1972, l’année où la musique a produit parmi ses plus grands albums

1972 n’est pas restée comme une année très glorieuse dans l’histoire. C’est l’année de la tuerie du “Bloody Sunday” en Irlande du Nord, celle de la prise d’otages meurtrière aux Jeux olympiques de Munich, celle de l’instauration de la présidence à vie de Bokassa en République centrafricaine, ou encore de la mort de Boby Lapointe. C’était il y a cinquante ans.

En musique en revanche, la quantité d’albums majeurs par des artistes majeurs sortis sur cette seule année en fait un moment particulièrement riche de l’histoire. David Bowie, Lou Reed, les Rolling Stones, Stevie Wonder, Deep Purple, Neil Young, (ou encore en France, Véronique Sanson) ont tous écrit cette histoire, à travers tous les genres, rock, pop, hard rock, soul et funk .

On peut dire que beaucoup d’années sont spéciales, mais 1972 est une année qui est un tournant car elle capture l’air du temps», analyse Christophe Conte, journaliste à Libération et producteur de French Collection sur France Inter. C’est la musique qui modèle et accompagne la société. “En Angleterre par exemple, les anglais sont partis dans le cosmos (avant de revenir sur le plancher des vaches de manière brutale avec le punk), avec une génération d’artistes qui va du glam rock de Bowie au rock progressif de Genesis. Les gens d’une certaine manière étaient dans des états un peu oniriques pour échapper à un quotidien pas très glamour, pas très marrant. Parce que l’Angleterre à l’époque c’est assez gris. Toute la couleur donnée dans les spectacles de ces artistes, c’est une manière de masquer une réalité sociale et politique très noire.

Ziggy Stardust, par David Bowie

C’est le personnage de Ziggy Stardust qui permet à David Bowie d’accéder à une frénétique renommée mondiale. Il n’a connu avant que des succès limités. The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars, sorti en juin 1972, raconte l’arrivée sur terre et la déchéance d’une rock star extraterrestre androgyne. Bowie compose là ce qui est considéré comme son chef d’oeuvre, porté par des tubes comme “Starman” et “Rock ‘n’ Roll Suicide”. Mais le succès du disque, raconte Christophe Conte, ne tient pas qu’à la qualité des morceaux :

“D’une certaine manière, ce n’est pas seulement l’album qui est important, c’est aussi la prestation, notamment à Top of the Pops [la grande émission musicale au Royaume-Uni – Ndlr] en avril 1972, où avec son guitariste Mick Ronson il se livre à des espèces d’attouchements qui ont fait quand même un peu scandale à l’époque dans les foyers anglais. A ce moment-là, on est au sommet de l’époque du glam rock, un genre qui apportait un regain d’espoir dans la musique après la séparation des Beatles qui a quand même été un peu traumatisant pour pas mal de jeunes Anglais à l’époque.”

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d’intérêt.


Du glam rock, Bowie en est l’un des plus grands architectes (avant d’en devenir l’un des fossoyeurs en explorant d’autres styles), inspirant de nombreux artistes : “Il y avait à nouveau une vague qui déferlait et qui amenait quelque chose d’assez différent de ce qu’on avait connu dans les années 60, avec une extravagance, une exubérance, des costumes, des paillettes et un son aussi, qui était à la fois une sorte de rappel de ce qui s’ était passé dans le rock avant les années 60, avec un côté cosmique en plus. Et ces deux choses mélangées ont donné toute une couleur au son qui est celui de Roxy Music, de Bowie évidemment, de Marc Bolan avec T-Rex, et puis tout un tas de groupes qui se sont engouffrés dans ce courant là. Et ça, c’était vraiment une couleur dominante à l’époque en Angleterre.”

Sortis aussi en 1972 : Roxy Music – Roxy Music // T-Rex – The Slider // Slade – Slayed

Transformer, par Lou Reed

C’est l’album le plus connu de Lou Reed, son deuxième depuis son départ du Velvet Underground. Et David Bowie n’est pas pour rien dans le succès de l’album. “Lui, il avait deux héros qui étaient Iggy Pop et Lou Reed, et il va arriver à se poser en sauveur de ces deux types là”, en produisant notamment Transformer qui sort quelques mois après Ziggy Stardust. Il est considéré comme l’un des grands albums de glam rock, bien qu’il pousse plus loin les paroles en traitant de sujets plus polémiques à l’époque, les questions de genre, de sexe et de drogues.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d’intérêt.


A la mort de Lou Reed en 2013, le journaliste des Inrocks Francis Dordor a raconté sa rencontre avec l’artiste américain qu’il écoutait depuis l’enfance. Des mots forts qui disent tout de l’impact qu’à pu avoir Lou Reed et son Transformer : “Je profitais alors des quelques minutes restantes pour lui dire combien je l’aimais, pour lui avouer que pour acheter mon premier album du Velvet, à 15 ans, j’avais volé dans le porte-monnaie de ma mère et qu’au même âge je me mettais comme lui du vernis noir sur les ongles. A l’époque, dans ma banlieue, c’était le meilleur moyen d’attirer les insultes, de faire ressortir toute la haine du voisinage. Mais que j’adorais être vomi par tous ces médiocres parce que la première fois que je l’avais entendu chanter ‘Her life was saving by rock’n’roll’ sur Loaded , j’y avais cru.

Livre parlant, par Stevie Wonder

De cet album, on connaît “You Are The Sunshine of My Life”, mais surtout “Superstition” qui s’est imposée dès sa sortie comme une pierre angulaire du funk et de l’usage de différents claviers électriques et synthétiseurs. Talking Book est le 15e album de Stevie Wonder, sorti en octobre 1972. “Pendant très longtemps, on avait une sorte de musique noire de divertissement, pas du tout civique infiltrée par les questions des droits ou les questions raciales. En tout cas pas officiellement. L’album qui fait un peu la césure, c’est What’s Going on de Marvin Gaye en 1971″, détaille Christophe Conte. Tous les artistes afroaméricains s’en inspirent.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d’intérêt.


Wonder veut composer des chansons qui changent le monde. C’est ce qu’il entreprend en signant sur l’un des deux grands labels de la musique noire, Motown Records, et en sortant une série d’albums pendant toute les années 70, dont Talking Book est la première pierre à rencontrer le succès. A la même période, on constate aussi l’arrivée de la “Blaxploitation et l’arrivée de toutes ces BO comme celle de Superfly, qui donne une autre couleur à la musique noire américaine. Et c’est mélangé à une puissance indicible mais quand même très sensible, lié à tout ce qui est passé à la fin des années 60, avec évidemment l’assassinat de Martin Luther King. Il y a une véritable conjugaison de phénomènes qui sont à la fois musicaux et sociaux, politiques, culturels.”

Sortis aussi en 1972 : Curtis Mayflied – Superfly // Stevie Wonder – Music On My Mind // War – The World Is a Ghetto // Al Green – Let’s Stay Together // James Brown – Get on the Good Foot

Récolte, par Neil Young

C’est le chef d’oeuvre de Neil Young, celui qui l’a placé au rang des plus grands compositeurs des années 70. Harvest est sorti en février 1972, après que le Canadien a déjà trouvé le succès au sein des groupes Buffalo Springfield et Crosby, Stills, Nash & Young. Christophe Conté : “Après le psychédélisme de la fin des années 60 et après tout ce qu’il y a eu de créativité, on revient presque à une forme d’épure. On voit les gens revenir finalement un peu au folk. Pas le folk des années 40 ou 50, mais un folk qui prend en compte, qui s’imprègne, de ce qui s’est passé entre temps, c’est à dire le Vietnam, les révoltes sur les campus, etc…

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d’intérêt.


“Alabama” par exemple fera polémique en raison de son attaque en règle du racisme qui gangrène encore cet état du sud du pays. “C’est l’après Woodstock”, contextualise Christophe Conte, “c’est-à-dire l’émergence du folk rock concerné, dont Neil Young est un peu avec Harvest le fer de lance. Mais il y a beaucoup d’autres artistes de l’époque et Joni Mitchell, des gens comme ça, qui viennent d’une certaine manière parce que les années 60 ont été aux États-Unis, à la fois euphoriques et très traumatisantes, avec évidemment le Vietnam, la lutte des droits civiques.

Sortis aussi en 1972 : Joni Mitchell – For The Roses // Van Morrison – Saint_Dominic’s_Preview // Jackson Browne – Jackson Browne // James Taylor – One Man Dog

Exile On Main St., par les Rolling Stones

C’est un disque qui n’est pas fait pour passer à la radio, qui ne contient pas vraiment de tubes, mais qui est pourtant considéré comme le disque culte des Rolling Stones. “Les Stones, eux, sont sur un truc beaucoup plus ‘retour aux racines’. Ils sont allés dans le territoire psychédélique dans la deuxième moitié des années 60 sans vraiment y croire et sans vraiment avoir leur place là-dedans. Et ils sont revenus ensuite à quelque chose qui se rapproche des racines du blues», analyse Christophe Conte.

Exile On Main St. sort en mai 1972, en plein “gueule de bois après l’euphorie des sixties“. En 1969, les Stones organisent le festival Altamont qui tourne au drame quand pendant leur concert un afroaméricain est tué au couteau par un Hells Angels devant un public horrifié ou sous acides. Un évènement considéré comme celui qui a achevé le mouvement hippie et qui a porté un coup au moral du groupe.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d’intérêt.


Fuyant le fisc anglais, les Stones s’installent dans une villa dans le sud de la France, près de Nice, pour enregistrer ce disque. Pendant dix mois ils sont composants, non sans en raison de la difficulté de la consommation excessive de drogues du guitariste Keith Richards. Pourtant, eux aussi, comme tous les groupes cités, captent quelque chose de leur époque. Christophe Conté : “Contrairement aux albums précédents, on a envoyé sur ce disque une forme de tension qui était non seulement celle du groupe liée à la manière dont le disque a été enregistré, mais aussi la tension de l’époque. Il y a un truc vraiment très dur qui se passe dans la société et dans le monde en général. Toute la musique s’imprègne de tout ça.”

Mécanique, par Deep Purple

C’est l’histoire d’un groupe anglais qui enregistre un nouvel album au bord du lac Léman en décembre 1971 à l’aide d’un studio mobile, voit le casino de Montreux brûler au loin dans un incendie et y trouve l’ occasion de raconter ce qu’il voit dans un morceau de hard rock, le bien nommé “Smoke On The Water”. Une partie de l’Angleterre a besoin d’écouter des sons très forts, des guitares qui traduisent la lourdeur du climat social au Royaume-Uni.

Pour afficher ce contenu Youtube, vous devez accepter les cookies Publicité.

Ces cookies permettent à nos partenaires de vous proposer des publicités et des contenus personnalisés en fonction de votre navigation, de votre profil et de vos centres d’intérêt.


Il y a tout un tas d’autres phénomènes qui se sont exécutés à la fin des années 60 et qui connaissent rapidement une sorte de zénith. C’est notamment le blues-rock, avec le ‘british blues boom’ dans la fin des années 60, et qui a donné tout ce qui a finalement été le hard rock. Donc évidemment, l’émergence de Led Zeppelin ou encore de Deep Purple“, explique Christophe Conte. Et le même phénomène se produit aux Etats-Unis.

Sortis aussi en 1972 : Deep Purple – Made In Japan // Alice Cooper – School’s Out // Black Sabbath – Vol. 4 // Wishbone Frêne – Argus

Leave a Reply

Your email address will not be published.