A Beaubourg, la réalité modifiée de Tatiana Trouvé

Par Roxana Azimi

Publié le 08 juin 2022 à 06h00

L'artiste Tatiana Trouvé, en pleine installation au Centre Pompidou, à Paris, le 26 mai 2022. Ici, « Sans titre », de la série « Les Dessouvenus », 2022.

Chaque jour, lors du premier confinement, en 2020, Tatiana Trouvé s’est fixé ce rituel : dessiner ses pensées et sa vie au jour le jour sur la « une » d’un grand quotidien international. Les 54 feuilles ainsi réalisées par l’artiste franco-italienne ouvrent son exposition, au Centre Pompidou, à partir du 8 juin. « C’était une façon d’accueillir le monde chez moi, alors que je ne pouvais pas sortir, d’insister sur la presse de qualité, celle qui ne propageait pas de “fake news” »,- expliquet-elle de son accent indéfinissable.

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Manière aussi de retrouver ce temps si précieux, qui tend à s’emballer pour une plasticienne prise par le milliardaire collectionneur François Pinault et représentée par le surpuissant marchand américain Larry Gagosian. A Beaubourg, Tatiana Trouvé invite aussi les visiteurs à marcher sur un immense dessin javellisé, piqué d’auréoles et de coulures comme un marc de café à déchiffrer.

En 2008 déjà, la lauréate du prix Marcel-Duchamp avait rendu méconnaissable un espace du musée parisien en perçant les murs d’où s’écoulait jour et nuit un sable noir, tel un étrange sablier qui, peu à peu, remplissait la salle. Tordre l’espace, perturber l’échelle du temps, chahuter nos habitudes, c’est sa grande affaire.

La diva capricieuse et la travailleuse délicate

En bientôt quinze ans, Tatiana Trouvé s’est renouvelée de manière sourde mais constante, dépliant son labyrinthe émotionnellement nerveux d’énigmes et d’incertitudes, peuplé de fantômes, aussi. Ainsi de ses sculptures baptisées Les gardiens, des absents dont on devine l’intériorité, voire l’intranquillité par le biais de livres gravés dans le marbre qu’ils ont abandonnés sur leurs sièges. Faux-semblants de Pirandello, contes philosophiques de Calvino, solitude de Pessoa, cri de révolte de la « catin révolutionnaire » Grisélidis Réal… Autant d’indices sur la psyché perfectionnée d’une artiste à multiples fonds.

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Car il y a deux Tatiana. D’un côté, la diva latine aux tenues chics qui, dans les vernissages, attire l’objectif des photographes et dont les caprices désespèrent parfois ses marchands. De l’autre, la travailleuse, exigeante et exigeante, qui dessine pas à pas, gomme, reprend, efface encore. Et peut-être une troisième aussi, la citoyenne inquiète du réchauffement climatique, qui aide les associations écologistes et se manifeste volontiers, comme ce jour d’avril 2019, lorsque, avec 2 000 militants, elle a bloqué le siège de Total à la Défense.

Tatiana Trouvé, à l'œuvre au Centre Pompidou, à Paris, le 26 mai 2022.

Collée sur la porte d’entrée de son atelier, à Montreuil (Seine-Saint-Denis), une affichette issue de ce sit-in donne le ton : « Macron, président des pollueurs ». « Au lieu de cohabiter avec la nature, on continue les vieux modèles d’exploitation », se désole l’artiste, qui veille à être en phase avec ses convictions. Depuis cinq ans, elle a banni de ses œuvres la résine, le formica et le Plexiglas. Les marbres et pierres dans lesquels elle taille livres ou vêtements livrés de bâtiments démolis et de cimetières napolitains.

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