À la salle Pleyel, Johnny ressuscité


epuis que les musiciens de Johnny Hallyday étaient revenus les tripes des Français en proposant un concert sans chanteur, sur le parvis de la Madeleine, le 9 décembre 2017, les hommages s’étaient empilés, touchant rarement les fans en plein cœur : la déception d ‘un documentaire Netflix qui zappe allègrement plusieurs pans de la carrière de l’idole ; l’agacement de voir un inconnu proclamé « voix de Johnny » par des producteurs plus réputé par le marketing que par le souvenir ; la lassitude devant des émissions télévisées qui ne sont qu’un défilé de mini-vedettes de la chanson française venues chercher un chèque de notoriété en chantant « Que je t’aime » et « Gabrielle ».

Et enfin, à la salle Pleyel, mercredi 8 et jeudi 9 juin, le temps s’est suspendu, et l’émotion est revenue. Tour à tour directeur artistique, compositeur ou pianiste de Johnny entre 1998 et 2017, Yvan Cassar est le premier à éviter tous les écueils, le seul à avoir mis la musique et le souvenir au centre de son projet.

Le principe de « Johnny symphonique » ? Un orchestre d’une soixantaine de musiciens et de chœurs qui accompagnent la voix enregistrée d’Hallyday.

Johnny est là

Une fois le spectacle lancé, il faut bien quelques morceaux pour s’habituer à ce qui s’apparente d’abord à un mauvais rêve : Johnny est là, alors qu’il ne sera plus jamais là. Comment accepter cette douloureuse hérésie ? Le spectateur doit alors prendre le temps de chercher le meilleur moyen de vivre l’expérience. Clore ses paupières et imaginer la longue silhouette aux jambes écartées ? Ouvrir grand les mirettes et se plonger dans les yeux de Johnny, dont les vidéos admirablement synchronisées avec la musique sont diffusées au fil du spectacle dans les écrans ? Scruter la chevelure argentée unique de Maître Cassar, qui s’agite dos au public face à son orchestre ?

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Les premiers vrais frissons rafraîchissent nos bras à l’heure du tout-puissant « Requiem pour un fou ». Johnny chante comme un seigneur avec les virtuoses du Symphony Odyssey Orchestra. Touché-coulé. Notre souffle reste coupé jusqu’à la dernière note du show.

Divins, les arrangements musicaux respectent les goûts et les orientations de l’artiste disparu. On retrouve ici la patte de Cassar, chef d’orchestre inclassable, aussi à l’aise dans le classique que dans la pop. Ainsi, le musicien ne se contente pas de coller des violons sous la voix de Johnny. Pour préparer ce spectacle, Yvan Cassar a écouté plusieurs dizaines d’enregistrements de concerts, de répétitions et de sessions de studios afin de trouver les prises de voix idoines, et d’en proposer « une nouvelle lecture ». Citons par exemple « Toute la musique que j’aime », dix mille fois chanté depuis sa création en 1973. Cassar en a disséqué 55 versions, finissant par choisir les répétitions du concert de Bercy en 1995. Le chef d’orchestre a aimé cette interprétation de Johnny à la cool. « Je ne voulais pas qu’il donne l’impression d’être en concert, mais assis à côté de nous avec sa guitare », explique Cassar, qui a ainsi inventé des arrangements acoustiques, invitant même Greg Zlap, prince de l’Harmonica et surprise du chef du spectacle, à accompagner l’orchestre le temps d’une chanson. Et le public de taper des mains comme au bon vieux temps !

Éblouissement et intimité

Le spectacle alterne efficacement les moments d’éblouissement grandioses (« Vivre pour le meilleur », « Sur ma vie », « Quelque chose de Tennessee »…) et les séquences intimes (« Marie », « Love me Tender »…), proposé au public de découvrir les instruments de la musique country américaine que Johnny affectionnait tant (guitare dobro, pedal steel…). Selon les morceaux, Yvan Cassar distille quelques pièges dans les introductions pour brouiller les pistes et nous inviter à deviner quelle est la chanson qui va débuter. À d’autres moments, l’oreille avisée du fan de Johnny reconnaît instantanément ses classiques. « Ça, c’est « L’Envie » ! » Les surprises s’enchaînent : pendant que les virtuoses dévoilent une version symphonique raccourcie d’ « Allumer le feu », les écrans projettent un Johnny Hallyday tout sourire qui incite le public à chanter. Un instant plus tard, la foule est debout !

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Passé de « plutôt peureux » au début du spectacle à « plutôt heureux » à l’issue de celui-ci, le passionné Yvan Cassar anime sobrement le show, prenant le micro de temps à autre pour expliquer son choix. Il raconte notamment l’amour de Johnny pour la musique de Hans Zimmer, célèbre compositeur de bandes originales de films. Ému, Cassar y perd parfois son latin, ne sait plus s’il doit s’asseoir au piano ou se tenir face à l’orchestre pour le morceau suivant. Une preuve supplémentaire que ce concert est beau parce qu’il est vivant, et qu’il fait renaître le Johnny qu’on aime : le Johnny chanteur, musicien, homme de scène.

Quand on entend « Quelques cris » (un morceau écrit par Françoise Sagan et composé par David Hallyday) transpercer les murs de Pleyel, on se dit que les arrangements symphoniques mettent en valeur la voix d’Hallyday pour la rendre encore plus émouvante, plus déchirante , plus bouleversante, plus époustouflante.

Cueilli par l’émotion en sortant de la salle, on s’interroge : de son paradis des rockeurs, qu’a pu penser Johnny Hallyday d’un tel spectacle ? On ne le saura jamais et cela ne change pas grand-chose, car on n’a jamais vraiment percé de son vivant le cerveau mystérieux de la star. La seule certitude, c’est que Johnny a passé sa vie à vouloir heureux rendre son public, qu’il chérissait. Et avec « Johnny symphonique » (qui sera en tournée dans toute la France en 2023), les hallydéens peuvent enfin vibrer à nouveau dans une salle de spectacle.


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