A Marseille, les drag queens enflamment la scène

Devant ce bar proche de la Canbière, ces hommes se pressent pour rentrer car la préparation de leur apparence la drag queen est longue et délicate. C’est une véritable course contre la montre avant la représentation. D’un seul mouvement, ces artistes quittent leurs vêtements du quotidien pour revêtir ceux de leur personnage (perruque, talons hauts, faux cils, maquillage et robe à strass) et laisser place à de superbes créatures tirées à quatre épingles qui vont animer la scène . “C’est un divertissement pour moiconfie Mysti Karatcha, performeuse de salle ce soir-là. Je le fais de temps en temps pour m’amuser.” Pour Sulyh Bourlesque qui finit d’ajuster sa longue perruque, c’est aussi un moyen de faire réfléchir le public sur certains sujets comme la grossophobie, le patriarcat ou les oppressions. “J’ai subi beaucoup de harcèlements à cause de mon poids étant plus jeune alors j’essaie de sensibiliser les gens à ces problématiques à travers mes performances“, glisse-t-elle.

Si le mouvement des drag queens était longtemps caché, il se démocratise largement aujourd’hui grâce notamment à sa vitrine audiovisuelle. En 2009, la diffusion d’une série américaine Course de dragsters de RuPaul mettre en scène une compétition de drag queens qui doivent relever des défis éliminatoires remporter un franc succès. Cette série, forte de 17 saisons disponibles sur Netflix, est finalement adaptée en France le 25 juin dernier sous le nom de Drag Race France. Diffusée sur France 2 et France TV Slash, elle suit le même principe que son homologue américain avec des artistes français dont Lova Ladiva, venue performer au New Cancan. Arrivée de Toulouse juste avant le spectacle, Lova Ladiva n’hésite pas à plaisanter avec son public avant de danser. Une manière d’approuver la scène. Autant de scènes qui se multiplient à Marseille : il existe de nombreux endroits où les drag queens peuvent performer comme la place des Canailles ou l’Annexe.

Mysti Karatcha : une figure maternelle

Mysti Karatcha se prépare avant l'entrée en scène.
Mysti Karatcha se prépare avant l’entrée en scène.

Quand Mysti Karatcha arrive sur scène, le temps s’arrête. Faisant voleter sa longue perruque sur son costume scintillant, elle saisit l’entièreté du public par sa prestation. “C’est un passe-temps que je fais de temps en temps pour me divertir“, confie celle qui préfère garder l’anonymat. À 21 ans, elle fait ses premiers pas sur scène pour remplacer un artiste absent. Un succès : Mysti n’en descendra plus jamais. L’ascension commence jusqu’à l’apogée en 2021 où elle est élue Miss Royal Beauty Elite France. Mais malgré sa réussite, tout n’est pas simple.”Depuis cinq ans, j’ai l’impression qu’on régresse… soupire-t-elle. Il y a toujours quelqu’un derrière son écran pour dire qu’il va nous tuer et nous traiter de déchets humains… Certaines personnes voient ça comme une perversion alors qu’il y a quelques siècles, les hommes au théâtre se déguisaient pour jouer le rôle des femmes.” Malgré cette peur constante, à 47 ans, elle se distingue par son expérience et la maîtrise parfaite de son personnage au point que Jonathan (lire ci-contre) lui demande s’il peut prendre son nom d’artiste pour l’accoler à son propre nom de scène. Ce qu’elle a accepté : “Il m’a ému parce que je me suis vue à son âge. Je le trouve touchant : fort et fragile en même temps. Tout ce qu’il a vécu l’a endurci“.

Jonathan et Adina : deux faces d’une même pièce

Jonathan finit son service au bar avant d'aller enfiler son costume pour laisser place à Adina.
Jonathan finit son service au bar avant d’aller enfiler son costume pour laisser place à Adina.

Jonathan a 22 ans. Serveur dans un bar la journée, une fois par mois, il revêt sa perruque, enfile ses serres et se maquille pour laisser la place à Adina Karatcha, une drag queen qui enflamme le piste de dance. “Ma plus grande fierté, c’est d’être Adina Karatcha confi-t-il. Sans Jonathan, il n’y a pas d’Adina, sans Adina, pas de Jonathan. J’ai la douceur, elle à la force. C’est elle qui me dit de sécher mes larmes et de monter sur mes talons“. Sans contact avec ses parents depuis son sortir, le jeune homme a connu une période sombre alternative prostitution et vie sans domicile fixe. Mais après avoir regardé la série Course de dragsters de RuPaul mettre en scène des drag queens, il décide de monter sur scène. Une révélation. “Au moment où j’ai posé la perruque sur la tête, je me sens belle, féroce. Je pouvais enfin être moi et sensible des montagnes. Adina était née“. Face aux regards des gens, curieux ou haineux, il ne baisse pas la tête : “Je n’ai pas honte de qui je suis mais je reste prudent. C’est la différence qui effraye les gens.” Se sentant aujourd’hui épanoui entre son quotidien et son art, il peut compter sur le soutien de son compagnon et de ses amis qui ne ratent jamais ses spectacles. Son rêve pour la suite ? Vivre révélé de son art en décevant de nouveaux numéros et de nouvelles tenues.

Julien de Bomerani le DJ Drag des soirées

Julien anime la soirée au New Cancan alternant entre variétés françaises et musique pop.
Julien anime la soirée au New Cancan alternant entre variétés françaises et musique pop.

Robe rouge, grosses boucles d’oreilles brillantes, perruque colorée… Juché sur ses talons, Julien de Bomeranie et ses 2 mètres de haut ne passent pas dans les aperçus. Ce Montpelliérain de 33 ans, organisateur de soirée et DJ, est venu mixer ce soir pour la soirée au New Cancan de Marseille. “Mon métier n’est pas d’être drag queenprécise-t-il. C’est un plus dans mon travail ! J’ai commencé à travailler comme barman dans un bar gay pendant mes études et petit à petit, j’ai commencé à m’habiller pour des spectacles de danse, d’animation“. Julien de Bomeranie explique que cette envie est née d’un sentiment de liberté car enfant, porter des serres ou effectuer certaines chorégraphies en gymnastique lui était interdite.”J’aime porter des robes mais je ne me suis pas créé de personnage. Je reste Julien“, explique-t-il.

Très confiant sur l’avenir du métier, le jeune trentenaire se dit de plus en plus sollicité pour animer les soirées. “On n’a pas de raison de se cacher d’exister. On ne veut donner que de l’amour aux gens. Ils n’ont pas l’habitude de nous humaniser mais une fois la glace brisée, cela se passe très bien. Et de toute façon, si on continue c’est que le bénéfice est supérieur au préjudice“, remarque-t-il en esquissant un sourire.

“Il y a toujours eu des drag queens à Marseille mais maintenant on en parle plus !”

Michel Piacenza dirige Le Nouveau Cacan.
Michel Piacenza dirige Le Nouveau Cacan.

Michel Piacenza est le directeur du bar The New Cancan, connu pour accueillir la communauté LGBT de Marseille avec des soirées à thème où des shows de drag queens sont régulièrement proposés au public. “Être drag queen, c’est être libredéclare-t-il. C’est pouvoir s’habiller comme on veut… C’est une rébellion gentille contre les codes de la société. Il y en a toujours eu à Marseille mais maintenant, on en parle plus. Les mentalités évoluent !“, s’exclame-t-il en souriant. Tournant entre le bar, les clients et les artistes durant toute la soirée, il n’hésite pas à monter sur scène à la fin du spectacle pour saluer le public qui l’acclame. Un véritable chef d’orchestre qui veille sans cesse au bon déroulement des soirées dont les clients apprécient particulièrement la diversité.

Lisa, Marseillaise qui fréquente régulièrement le New Cancan, est venue avec sa petite amie pour faire la fête mais aussi pour voir le show. Selon la jeune femme, les drag queens sont “des portes-draps de la communauté LGBT puisque tout le monde peut se reconnaître en elles, quelle que soit son orientation sexuelle.” Estimant que ce sont des hommes qui comprennent les discriminations que subissent les femmes au quotidien, Lisa insiste : “Ils sont très importants et ils gagnent de plus en plus de visibilité grâce à Instagram“, se réjouit-elle. À ses côtés, Mathias approuve ses propositions.”Elles montrent une belle image de ce qu’est la communauté gayajoutez le jeune homme. Très clairement, je trouve que les soirées sont encore mieux quand il y a un show des drag queens.”

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