Absente sur le tapis rouge du film “Mascarade”, Isabelle Adjani se confie sur cette 75ème édition du Festival de Cannes

Malheureusement, et à son grand regret, elle ne pourra pas être sur le tapis rouge ce soir, pour la projection de gala de Mascarade, le nouveau film de Nicolas Bedos. Atteinte d’un zona ophtalmique durant cette Quinzaine, Isabelle doit déclarer forfait, le cœur lourd tant qu’elle aurait aimé accompagner l’équipe.

“Je leur souhaite un grand succès”, nous soufflons-t-elle au téléphone. Quelques jours plus tôt, son réveil n’a pas sonné, mais qu’importe. Isabelle Adjani s’est maintenue préparée en accéléré, afin d’honorer notre rendez-vous secret. Élégance personnifiée.

Chapeau et lunettes fumées pour masquer un peu le manque de sommeil, l’actrice est discrète dans le salon où on la rejoint, et non pas “invisible” (elle nous taquine), comme on n’aurait jamais osé la qualification. D’autant plus que des plateaux de Nicolas Bedos à ceux de François Ozon, du théâtre à la télévision, “la Reine Margot” de Chéreau est partout sous les feux de l’actualité. Entretien privilégié, autour d’un gros café !

Dans quel état d’esprit êtes-vous pour ce Festival de Cannes ?
Je suis super-contente d’être là pour le film de Nicolas Bedos, un metteur en scène qui explose. Mascarade est une comédie de genre, un film choral, avec une énergie qui ressemble au cinéma à ce qu’affectionne Nicolas Bedos, plein de vie. Ce n’est pas un film à défendre, c’est un film qui nous invite à sortir avec lui, pour un rendez-vous ludique.

Vous incarnez Martha, star du cinéma sur le déclin ?
Ah, le déclin, il se situe dans la tête des autres, pas dans celle de Martha, dont la carrière, il est vrai, patine un peu. Ce n’est pas la plus sympathique des femmes, mais en elle, il y a un avenir, même si le scénario la bouscule à fond ! (rires) Mais parfois les personnages râlent, se défendent, protestent et disent à l’auteur : ”ah non, tu n’auras pas ma peau !” Martha, quand elle n’est pas là, on se demande quand elle va revenir, cette agitée du bocal !

Un personnage hors normes comme vous les aimez ?
Jouer une déjantée, j’adore, mais il faut que ce soit drôle. Il y a quelque chose de retenu d’un peu pathétique dans sa vie, car elle cherche encore l’amour. Elle a encore les moyens de s’acheter des illusions sur des projets au théâtre ou au cinéma, et des gitons pour recevoir de l’amour dans sa vie.

Bousculer ainsi votre image, c’était jubilatoire ?
Je suis plutôt du côté de Meryl Streep. Une actrice doit être à la fois reconnaissable pour les spectateurs, mais doit aussi les embarquer pour les arriver ailleurs, sinon quelle lassitude à l’écran !

Martha, une autre Bette Davis ?
Oui, dans Tout à propos d’Eve. Elle tient la dragée haute aux autres, mais en même temps, elle n’en mène pas large. Elle est trahie par son entourage et brisée par sa jeune rivale, une belle tigresse jouée par Marine Vacth. Et tout ça, ça sort de la tête de Nicolas, scénariste unique ! (rires)

Qu’est-ce que vous appréciez plus particulièrement chez lui ?
Sa virtuosité, son sens du rythme, sa passion des comédiens. Son cast est un régal, j’ai adoré jouer avec mes partenaires. Il traite la vie de son histoire comme une commedia dell’arte. Tout le monde y est plus grand que nature, et en même temps, tout petit, car il n’y a pas un personnage dont on soit tenté de sauver l’âme, on a l’impression qu’ils sont tous pourris.

À Cannes, vous avez été double prix d’interprétation et présidente du jury au 50e. Quels sont vos moments les plus forts ?
Le plus intense, je pense que c’est pour La reine Margot. J’ai adoré ce film, et c’était un moment très important pour Patrice Chéreau. Présidente du jury, ce fut très éprouvé. Je me souviens de Mike Leigh, dont j’aime tant le cinéma sociétal, mais qui m’a saboté mon quotidien.

Il avait besoin d’être détestable pour se sentir bien, et je redoutais le moment où je devais le croiser. Truffaut m’avait pourtant prévenu : “Si un jour on vous propose de présider le jury, ne faites pas comme Jeanne Moreau, refusez !” Mazette, pourquoi je ne l’ai pas écouté ! (rires) Après, c’était génial d’assister à toutes ces projections dès 8h. Je reste marqué par Jeux marrants de Michael Hanecke, un film traumatisant, une analyse géniale de la violence. Être dans le jury, c’est appartenir au cinéma, il fait la loi, et vous êtes à son service.

Dans Pierre Von Kantle nouveau François Ozon, vous jouez aussi une drôle d’actrice ?
Elle se prend pour une star des années 1950, et entretient des rapports d’amour-haine avec son metteur en scène (Denis Ménochet), inspiré de Fassbinder. Encore un rôle de diva un peu barré ! Quand je joue ce type de personnage, c’est comme si je devenais une bonne femme de cartoon, à la Tex Avery.

Où allez-vous chercher tout ça ?
Les gens croient toujours que dans tout ce que l’on joue, ça vient de soi. Ça peut, mais il y a notre puissance d’observation, si on est une actrice digne de ce nom. Moi, je passe mon temps en alerte. Dès qu’un comportement me questionne, je veux savoir qui c’est, j’imagine un scénario. Pour moi, c’est ça le début d’un désir au cinéma.

Si on n’a pas ça, on ne peut pas mettre d’humanité dans ce genre de rôles. Mais Josée Dayan m’a récemment offert un personnage qui me console de ces deux excentriques, grâce à Diane de Poitiers, en me faisant renouer avec une période préromantique, dans une espèce de conte fantastique. Il passera en deux parties à la télévision en octobre.

Au théâtre, il y a aussi Le Vertige Marilyn (Ndlr : à Ramatuelle le 6 août, le 13 août à La Coste les 4-5 janvier à Anthéa), un seul en scène ?
Olivier Steiner a écrit un livre, Le ravissement de Marilyn Monroe, et il souhaitait le décliner en vertige, à travers une lecture performée. Comme il est aussi critique de cinéma, il a donné que certaines de mes interviews ont aussi fait écho avec Marilyn, et il m’a rendu involontairement co-auteur pour faire exister cette correspondance inattendue. On a créé ce spectacle en toute insouciance, sans calcul. Il y a des moments enregistrés où l’on m’entend, où on entend Marilyn, d’autres où je joue en live, et il se passe quelque chose d’unique avec le public.

Marilyn représente quoi ?
C’est la star matricienne des entrailles du 7e art dont sortent un peu toutes les actrices sur un écran. Je connais très peu de gens qui n’aiment pas Marilyn en tant qu’actrice. Mais j’aime surtout Norma Jean, car il ya en elle cette petite fille qui n’était pas destinée à devenir Marilyn, mais ce sera sa façon d’assurer sa survie. Cette enfant maltraitée, une ancienne bègue, sincèrement, c’est ce qui me touche le plus, ce côté Cyrulnik de l’affaire.

Le cinéma, une renaissance perpétuelle ?
C’est comme ça qu’on devrait le faire. Si c’est ce que je ressens à la lecture d’un scénario, alors je me dis : il faut y aller ! Un film doit être la promesse d’une nouvelle vie quelque part, même si c’est complètement fantasmatique.

Parmi les films que vous n’avez pas faits, des regrets ?
Oui, mais c’est aussi ça la vie, ces rencontres qu’on a laissées passer. La vie, ce n’est pas linéaire, elle vous tend des pièges, vous passez au test. Avec l’expérience, on, apprend à écouter ses messages, mais l’instinct peut se retrouver parfois contrarié, sinon, on n’est plus humain.

Votre fils, Gabriel Day-Lewis, va faire ses premiers pas au cinéma dans un western…
Il a un rôle, oui, mais je ne sais pas si c’est un premier pas. Il m’a dit qu’il était contenu de cette expérience de cinéma, mais que ce ne sera peut-être qu’une fois. Il a aimé le scénario, être dans la nature et de faire du cheval dans le Montana en pleine neige. Je ne suis pas sûr que son père (Daniel Day-Lewis) soit vraiment en faveur de ça. Mais on n’est pas là pour contrôler leurs vies, ce que font vos enfants, ça leur appartient. Je suis davantage inquiet pour la jeune génération du rapport à l’image aujourd’hui. Avec les réseaux sociaux, il faut avoir la peau dure ! (rires)

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