Ai Weiwei et l’importance de se battre pour la liberté

Ai Weiwei est apparu à l’écran, la mine basse, les sourcils froncés. Le plus célèbre dissident chinois, expatrié depuis 2015, avait en tête un sujet, la crise migratoire. La gravité de son regard contrastait avec le chant d’oiseau qui résonnait au loin.

« Si nous ne faisons rien pour protéger les droits de base de la personne, si nous ne partageons pas notre compassion, que nous n’aidons pas ceux qui ont besoin d’aide, que nous n’arrêtons pas cette crise, les guerres ou les problèmes environnementaux, des désastres plus importants se succéderont », dit-il, depuis Cambridge, dans l’est de l’Angleterre.

Ai Weiwei a accepté de nous parler en raison de la présence, dans le Vieux-Québec, de son œuvre Gilets de sauvetage. La 9e édition de l’exposition d’art public Passages insolitesune tradition estivale, a démarré le lendemain de la Fête nationale par le dévoilement de 16 oeuvres. Gilets de sauvetagequi vise à éveiller nos consciences à la crise migratoire, sera visible dans quelques jours près de la Gare fluviale de Québec, sur les remparts de la Batterie royale.

L’artiste de 65 ans ne se déplace pas. Seuls font le voyage son œuvre et les milliers de gilets de sauvetage qui la composent. Québec accueille une version quelque peu réduite de l’installation dite temporaire créée à Berlin en 2016, mais reproduite depuis « quatre ou cinq fois ». Son auteur a lui-même perdu le compte.

« La première fois [sur les colonnes du Konzerthaus de Berlin], c’était pendant le pic de l’arrivée de réfugiés en Europe. Depuis, ça n’a pas été arrêté. L’ONU vient d’annoncer qu’il y a plus de 100 millions de déplacés dans le monde [près de 90 millions, plutôt, un triste record]. Leurs conditions de vie ne se sont pas améliorées, bien au contraire », constate celui qui n’esquisse aucun sourire pendant la vingtaine de minutes de l’entretien.

C’est une crise humaine, et toutes les sociétés doivent en être conscientes

Ai Weiwei et son équipe ont ramassé 14 000 gilets de sauvetage sur l’île grecque de Lesbos, considérés comme un point névralgique : celui de l’espoir qui pousse les migrants à continuer, ou celui de l’échec, qui les force à s ‘arrêter.

C’est Vincent Roy, directeur d’Exmuro arts publics, l’entité à l’origine de Passages insolites, qui a invité l’artiste né à Pékin. Il lui a écrit sur le principe de « celui qui n’essaie rien n’obtient rien ». Et a obtenu 2000 des 14 000 gilets du projet original. Ils seront assemblés et disposés, selon les indications de l’artiste, sur le muret patrimonial dans Petit-Champlain.

Vincent Roy reconnaît qu’un artiste de cette nature est un investissement important. « Mais son cachet est très honnête, affirme-t-il, lors d’un échange par courriel. On voit que ce n’est pas seulement l’argent qui l’intéresse. Le coût le plus important est le transport par bateau, près de 30 000 $ pour l’aller seulement. Il faut dire qu’on a rempli un conteneur de 40 pieds ! »

Pas un problème régional

« Tous les gilets ont été portés par des réfugiés », soutenez Ai Weiwei, à l’intention de ceux qui en douteraient. La manière dont il les dispose varie selon le lieu. À Berlin, ils entouraient les colonnes. À Copenhague, ils recouvraient les fenêtres d’un bâtiment culturel. À Vienne, ils flottaient sur l’étang à l’entrée d’un palace. Peu importe où ces vestiges émergent, l’objectif est le même : placer ceux qui les voient face à la réalité de ceux qui fuient la guerre.

« La situation des réfugiés n’est pas un problème régional, dit l’artiste. C’est une crise humaine, et toutes les sociétés doivent en être conscientes. »

Ai Weiwei croit dur comme fer à son rôle. Il a mené mille batailles, autant contre les symboles de pouvoir (les photos Étude de perspective au premier plan présenté un doigt d’honneur) que pour l’indemnisation des victimes d’un tremblement de terre à Sichuan. Sa première réaction face à la crise migratoire aura été de reconstituer la célèbre image d’Aylan Kurdi mort sur une plage en 2015, Ai lui-même prenant la position du bambin. Il a certes causé la controverse et a été accusé de tomber dans la récupération. Ses intentions, assure-t-il, sont toujours nobles, jamais commerciales, et ciblent les injustices du monde.

« Je ne pense pas que c’est réaliste de penser que mon travail changera les choses, admet-il. Mais c’est réaliste de ne pas faire partie d’une conspiration. Je dois protéger mon intégrité, m’exprimer librement. J’agis selon ma propre conscience. »

« L’art est une partie importante de l’humanité, poursuit-il. Il peut être très puissant, le meilleur outil pour affronter l’inhumanité des lois. »

C’est ce qui l’anime depuis toujours, comme il le racontait dans ses mémoires publiés en 2021 — 1000 ans de joies et de peinessous son titre français paru en 2022. Il a l’âme contestataire, toujours prêt à dénoncer les totalitarismes et leurs abus. En Chine, ça a fini par lui valoir 80 jours d’emprisonnement et quatre années en situation de résidence surveillée.

À 65 ans, l’homme n’a pas seulement publié ses mémoires. Il est, depuis mars et jusqu’en septembre, objet de la rétrospective la plus importante de sa carrière : 144 œuvres exposées au musée Albertina Modern de Vienne. Mais Ai Weiwei n’est pas prêt à se taire, tant qu’il a à dénoncer.

« Je ne fais que commencer, dit-il. Je devais écrire [mes mémoires] pour être sûr qu’on comprend d’où je viens, que je ne suis pas seulement quelqu’un avec de bonnes idées. Je n’abandonne jamais, et un long voyage m’attend. »

La migration forcée, par la guerre, la pauvreté ou les catastrophes climatiques, risque de le garder alerte. Le conflit qui perdure en Ukraine lui confirme qu’il doit encore dénoncer la passivité des pays manifestés.

« L’Europe, mais aussi les États-Unis et le Canada manquent de vision pour affronter et défier de manière décisive la Chine, la Russie et d’autres pays », dit celui qui aime rappeler que la liberté ne s’obtient que par la lutte. « L’Occident l’oublie souvent et croit que la liberté est une chose innée. Partout, il se faut se battre pour elle. »

Passages insolites

Jusqu’au 10 octobre, un parcours sur 2,5 km dans les secteurs historiques de la Place Royale, du Petit-Champlain et du Vieux-Port.

À voir en vidéo

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