Alain Kan, chanteur céleste disparu dans le métro parisien

Alain Can a disparu. Sans nouvelles de lui depuis plusieurs jours, ses proches blêmissent d’heure en heure, se mettent à craindre le pire. Il faut dire que leur ami, leur frère, leur amant, a passé les dix dernières années dans une lessiveuse : celle de la drogue, de l’amertume envers l’industrie passée du disque et des années qui inéluctablement. Un cocktail qui, chaque fois qu’il est instable, chaque fois qu’il est corrompu, devient explosif. Alors, ne pas avoir de nouvelle d’Alain, ça n’est jamais de bon augure.

Il faut donc remonter l’itinéraire qui a conduit au mystère. Le 14 avril 1990, Alain Kan s’engouffre dans le métro parisien à la gare Châtelet. Il est accompagné de son copain d’alors, Hubert, qui se contente de le déposer et ne monte pas dans la rame. Il doit ensuite patienter le temps de trois stations pour rejoindre son appartement situé près de la gare de Lyon. Il n’y arrivera jamais. Perdu dans le tumulte de la capitale et de sa vie, il ne réapparaîtra plus et sera définitivement déclaré mort dix ans plus tard, comme le veut la loi.

Pour son entourage, voici une fin qui n’en est pas une. Comme les disparus en mer, les villes disparues ne sont jamais vraiment mortes. Et même si les théories les plus folles sont échafaudées pour feindre d’expliquer l’inexplicable, de lever le voile sur cette évaporation, la vie d’Alain Kan semble pourtant bel et bien s’être arrêtée à cette date précise. Commentaire? Voilà le vrai mystère.

À force d’essayer de comprendre, l’existence d’Alain Kan devient une sorte de mythe, le récit de quarante-six années à serpenter dans la musique française, de l’insouciante époque de «Salut les copains» en passant par une parenthèse glam rock, puis par une période punk effrénée, destructrice, survenue trop tard dans sa vie pour qu’il s’en relève réellement.

Rencontre avec les plus grands

Né en 1944 dans le XVIIIe arrondissement de Paris, Alain Kan est dès son plus jeune âge fourni par la musique. Il s’exerce devant les yeux de sa petite sœur, Véronique, qui l’accompagnera jusqu’à la fin de sa vie connue. Après avoir appris le chant professionnel auprès de Tosca Marmorgrande pianiste autrichienne, il se lance dans la chanson en étant engagée par Pathé et sort son premier 45 tours en 1964. On y retrouve deux chansons: «Si l’amour» et «Quand tu reviendras».

En France, ses grandes inspirations se nomment Gilbert Bécaud et Claude Nougaro. Mais avant d’atteindre la renommée de ses modèles, Alain Kan doit partir faire son service militaire en 1967. Lorsqu’il en réchappe, il a quelque peu perdu sa place dans le cœur de la variété et de sa messe, «Salut les copains », qui l’avait pourtant encouragé malgré son manque de succès véritable. Alors il change de vie. Une première fois.

Alain Kan se met à fréquenter les boîtes et cabarets parisiens, en particulier ceux de Pigalle. Il n’a jamais vraiment caché son fils homosexualité, il trouve donc chez les noctambules une acceptation, une attirance évidente. À la Contrescarpe, il se lie d’amitié avec le chanteur Christophe. Ce dernier flashe sur la sœur d’Alain Kan, Véronique. Par les liens du sang et du mariage, Alain Kan voit s’ouvrir les portes d’un monde où se croisent Nico, Barbare, Andy Warhol, Serge Gainsbourg, Mick Jagger

C’est à l’Alcazar, cabaret phare du milieu de la nuit, qu’il s’épanouira en interprétant, entre les spectacles, le rôle d’Amédée Jr. Un personnage androgyne qui zozote, cantatrice bancale au sens du spectacle prononcé. Il parvient même à revenir dans les petits papiers des maisons de disques capricieuses avec quelques 45 tours remarqués, dans un style pop et rock, épaulé par le grand arrangeur Jean Claude Vannier.

Censure et petits mensonges

Si son sens de la provocation fait mouche à l’Alcazar, il n’est pas vraiment du goût des chastes radios. Alain Kan écrit plusieurs chansons pour la mannequin et désormais chanteuse Daninotamment “Mon p’tit photographe”qui sort en 1970, dont le double sens des paroles n’est pas à souligner : «Il m’prend dans toutes les positions/À genoux, debout, assis, par terre/De la photo il est champion/Il me prend des journées entières/Il me dit “ne bouge plus chérie”/Le p’tit oiseau il va sortir.»

Le single fait son bout de chemin dans les music-halls et les boîtes de nuit. Mais las de la ventripotence de l’Hexagone et du peu d’égard accordé à son art, Alain Kan part se ressourcer quelques jours à Londres. Il assiste à un concert de Lou Reed et découvre David Bowie, devant lequel il tombe littéralement en admiration. De retour en France, il prétend même avoir eu une aventure avec le chanteur star. L’anecdote est belle, mais cependant très peu crédible.

Qu’importe la vérité, Alain Kan se réinvente une nouvelle fois en embrassant le mouvement glam rock, qui offre à son goût pour l’androgyne et les froufrous un terrain d’expression salutaire. En 1974, il sort le célibataire Star ou rienreprenant l’image du Bowien de Ziggy Stardust dans une version low-cost.

Deux ans plus tard, il enregistre un album au nom génial, Heureusement en France on ne se drogue pascensuré lui aussi, crotte de nez envoyée à la figure de la France fraîchement giscardienne, et joue même à l’Olympia en première partie du groupe anglais Status Quo. Il reprend plusieurs titres de son idole David Bowie en les traduisant en français. Réflexe, ou plutôt vestige malvenu de sa période yéyé.

Si l’écoute de cette partie de carrière est parfois difficile, elle n’entame en rien l’audace du chanteur. Mais en 1977, Alain Kan prend une nouvelle claque, ou plutôt une mandale qui va bouleverser son existence : le punk.

Un dîner avec Hitler

Sortir les boas et les cuissardes. Voici venu le règne de la défonce en bande organisée. Alain Kan envoie valser son image glam rock et fonde le groupe Gazolinesculpté sur le modèle des Pistolets sexuels, parfois d’une qualité musicale douteuse. Il a presque dix ans de plus que les autres membres du groupe, parmi lesquels on compte Fred Chichin, qui fondera Les Rita Mitsouko avec Catherine Ringer en 1979.

Peut-être Alain Kan cherche-t-il à compenser son âge avancé en poussant plus loin le concept de la décadence, en l’érigeant au rang d’art. Gazoline devient vite un fer de lance éphémère du punk en France, partisan de l’explicite, devenu culte dans son genre grâce à l’album Sortie. On y trouve des chansons folles comme « Devine qui vient dîner ? »dans laquelle Alain Kan se rêve taillant le bout de gras avec Hitleret d’autres joyeusetés.

Son appartement parisien devient un rendez-vous de clochards célestes, une cour des miracles parsemées de n’importe quoi, de partouzes, de défonces gargantuesques rythmées aux prises de speed, d’amphétamines, de mantrax, de dipertrol, et aussi d’héroïne. Dans ses soirées qui sont en fait des jours, Alain Kan trône en hôte bienveillant et fier. Mais la reconnaissance des plus jeunes se tarit vite – c’est un grand classique. Alors que le punk et Gazoline s’étiolent, le chanteur aux mille visages se retrouve esseulé avec quelques compagnons de dope et ne lâche plus les drogues. L’alunissage est souvent plus aisé que le retour sur terre.

“Je suis né par hasard”

Alain Kan devient Alain Z. Kan, hommage au nom de son père biologique, Zisa. En 1979, il sort ce qui pourrait bien être son plus grand album, Ce qui est arrivé à Alain Z. Kan, ne se doutant pas que cette question serait sur les lèvres de ses plus chers amis onze ans plus tard. Il y synthétise tout son parcours : rock, théâtralité, drogues, et textes poétiques et hallucinés. Mais il ne parvient pas à semer ses démons.

Sans cesse rappelé à son statut de junkie, à ses fréquentations, il est vite lâché par les maisons de disques, encore une fois. Il n’a plus d’argent, plus de label, plus de laisser-passer… Il erre dans les rues de Paris à la recherche de doses et de réconfort, se retrouvant souvent ce dernier auprès de sa sœur Véronique et de son mari, Christophe . Le chanteur l’invite à participer à l’écriture de son album Pas vu pas prisdernier méfait d’envergure avant la dislocation.

Pendant dix ans, Alain Kan ne va pas cesser de combattre ses addictions en se rendant régulièrement à Cluses, près d’Annecy, pour décompresser et trouver un environnement moins destructeur. C’est son manager et ami, Christian Lacroix (rien à voir avec le célèbre couturier), qui l’accueille chez lui des jours, des semaines durant. Il parvient même à enregistrer un ultime album en 1986, Parfum de nuit, épaulé par des pointures du rock français. Mais rien n’y fait. Il tente aussi de vendre au tout-Paris de l’édition son roman autobiographique, en vain.

Dévoilé des années plus tard, on peut y lire ceci : « Je suis né par hasard. Vraiment, personne ne m’attendait. Ma mère m’a éjecté trop tôt de son ventre, d’où mes angoisses ombilicales. Ma solitude était née, le même jour que moi. Je me rappelle ma première cicatrice, mon premier désenchantement, mon premier hurlement. Mon père s’envole. On m’a abandonné, d’abord chez une vieille nourrice dans une campagne perdue, puis dans une pension. Même dans les pièces perdues, les enfants ont une maman. J’étais le seul à être séparé d’elle. On ne m’a jamais donné que du vide et des reproches. C’est à vous, ma mère, que je dois cette enfance, aux caresses qui griffent.» Christian Lacroix réussit tout de même à lui organiser quelques concerts dans des petites salles de province. Mais c’est bien d’un chant du cygne qu’il s’agit là.

Un couple incontrôlable

À la fin des années 1980, il rencontre Hubert, son dernier compagnon. Leur relation est électrique, rythmée par les prises de drogues et un amour sincère. L’entourage d’Alain ne goûte que très peu les élucubrations d’Hubert, capable de péter un câble à tout moment, plus instable que l’uranium, plus cabossé qu’Alain lui-même. Ils sont deux incontrôlables.

Pendant un an, le chanteur en chute libre va vivre chez Véronique et Christophe. Mais ce dernier le vire, ne supportant plus les venues d’Hubert. Véronique supplie Alain de revenir, sentant le danger poindre, sentant son frère lui filer peu à peu entre les doigts. Il rejette l’offre, retourne dans l’appartement de gare de Lyon et tente de remonter quelques projets musicaux, une hypothétique tournée, écrit des chansons… Pour les musiciens qui l’entourent, Alain est certes abîmé, fauché, mais déterminé à s ‘en sortir.

Au début du mois d’avril 1990, il croise le musicien et critique rock Patrick Eudeline, puis, quelques jours plus tard, sa grande amie Marie-France, chanteuse et ancienne meneuse de revue à l’Alcazar. Il se tabagisme dans les bras, se dit quelques mots, puis se séparent. Enfin, probablement le 13 avril, il tombe sur Daniel Darc, ex-Taxi Girl, qui pourrait bien être le dernier moment à l’avoir vu, si l’on exclut Hubert. Le lendemain, il s’engouffre dans le métro et n’en ressort plus jamais.

Un départ en fanfare (et en silence)

Pas de corps, pas d’empreinte de carte bancaire (il n’en avait plus), aucune présence relevée dans les hôpitaux de Paris. Alain Kan s’est volatilisé. La police n’enquête pas vraiment, ne dispose pas d’éléments probants, si ce n’est le témoignage fluctuant d’Hubert. Celui-ci est néanmoins vite mis hors de cause.

Désœuvrée, Véronique s’en remet à une voyante qui lui explique que son frère s’est probablement jeté dans la Seine. C’est possible, mais à Paris, en début de soirée, quelqu’un l’aurait certainement vu faire. Alors, on imagine un règlement de compte avec un dealer mécontent, un assassinat, une surdosage… Plus le temps passe, et plus les théories s’accumulent, l’envoyant couler des jours plus heureux en Suisse, au Brésil, à Genève. De vastes blagues.

La thèse la plus probable est qu’Alain Kan se soit jeté dans la Seine, comme l’a dit la voyante. Longtemps, nombreux furent ses amis qui ne croyaient pas à la thèse du suicide, par conviction ou par déni. Pourtant, en 2021, Véronique avouait au micro de France Culture qu’au moment des premières recherches, un soignant travaillant dans un hôpital parisien lui avait attribué qu’Alain était sur le point d’être admis dans l’établissement en raison de la découverte de sa séropositivité. Un choc qui, peut-être, aurait renvoyé le chanteur aux reprises les plus sombres de son âme volubile. Un coup de grâce, un départ en fanfare.

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