Aristide Tarnagda et l’art de la mise en voix de «Terre Ceinte» de Mohamed Mbougar Sarr

Comment donner sur scène de la voix à un texte de l’écrivain sénégalais Mohamed Mbougar Sarr, prix Goncourt 2021 ? Lui-même auteur, comédien et metteur en scène, l’artiste burkinabè Aristide Tarnagda a signé l’adaptation et la mise en voix de « Terre Ceinte ». Dans le cadre de Ça va, ça va le monde !, organisé par RFI, le premier roman de l’auteur sénégalais est lu ce dimanche 17 juillet à 11h sur scène au Festival d’Avignon et diffusé en direct sur Facebook Live.

Samedi après-midi, moins de 24 heures avant la mise en voix de Terre Ceinte que tout le monde attend avec impatience, les cigales jouent à cache-cache et leur concert tonitruant chante les 34 degrés régnant dans la Cité des papes. À l’ombre des arbres du Jardin de la rue de Mons, le metteur en scène burkinabè Aristide Tarnagda a réuni ses comédiens pour diffuser une dernière fois la mise en voix du texte de l’auteur sénégalais Mohamed Mbougar Sarr qui sera présent lors de la conférence publique.

« Le défi est d’abord de faire entendre la langue de Mohamed Mbougar Sarr »

Publié en 2015, Terre Ceinte raconte l’histoire d’une ville contrôlée par la terreur des islamistes et de la mise à mort d’un jeune couple amoureux, mais le premier défi de cette mise en voix réside ailleurs pour Tarnagda : « Le défi est d’abord de faire entendre la langue de Mohamed Mbougar Sarr. Ce qui fait un auteur, c’est sa langue, c’est le geste littéraire qu’il pose. Donc, moi, j’espère pouvoir atténuer cette langue-là et la faire entendre non seulement au public qui sera là ici présent au Jardin de la rue de Mons, mais aussi aux auditeurs et auditrices qui vont l’écouter. »

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La mise en voix conçue par Aristide Tarnagda, lui-même lauréat du Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2017 pour Terre rouge, cherche à donner du rythme et du champ à la langue poétique et philosophique de Sarr. « C’est une langue qui se laisse héberger, qui nous habite, qui est très belle et qui est en même temps une langue incisive, parce qu’elle arrive comme ça et vous pique là où il faut. Elle vous titille, elle vous empêche de dormir. Pour moi, le théâtre devrait empêcher de dormir. Le théâtre devrait s’inquiéter, parce que ce n’est que par l’inquiétude que nous retrouvons la plénitude de l’être humain, que nous prenons conscience de notre fragilité et celle des autres, que nous ne laissons pas faire, que nous nous redressements. Cette langue a toutes ces caractéristiques-là, c’est une langue poétique, donc elle élève, elle sauve, elle berce, elle dérange. »

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Comment placer, moduler, timbrer la voix lors de cette lecture-spectacle ? Comment rendre la virtuosité du verbe, dévoiler les subtilités des mots et donner du relief au goût balzacien de Sarr pour la description méticuleuse, tout en portant la pensée du romancier, obsédé par la complexité des personnages ?« Les personnages sont à la fois beaux et lumineux, mais ils ont aussi une partie importante d’ombres. Ce qui fait qu’on s’identifie à ces gens. L’extrémisme violent est omniprésent dans ce texte. Tu vois un enfant qui, apparemment, n’est pas préparé à devenir terroriste et qui le devient quand même. Je dis « apparemment », parce qu’il y a tous les clichés autour de ceux qui s’enrôlent. Par exemple, certaines pensées, c’est parce qu’ils sont pauvres ou désœuvrés. Dans le texte, non, ce n’est pas comme ça. C’est un fils de médecin qui a droit à une éducation, qui a à manger et un toit, mais qui a ce que la société semble négliger aujourd’hui, c’est-à-dire il lui manque la spiritualité. Il lui manque un sens dans la vie, au-delà de manger, de dormir, de consommer. Qu’est-ce qui fait de nous des êtres humains acceptant de vivre avec les autres ? »

Aristide Tarnagda a entouré ses comédiens lors de la répétition pour la mise en voix de « Terre Ceinte » de Mohamed Mbougar Sarr dans le cadre de Ça va, ça va le monde !, organisé par RFI au Festival d'Avignon.
Aristide Tarnagda a entouré ses comédiens lors de la répétition pour la mise en voix de « Terre Ceinte » de Mohamed Mbougar Sarr dans le cadre de Ça va, ça va le monde !, organisé par RFI au Festival d’Avignon. © Siegfried Forster / RFI

« Faire face à la peur » et « trouver la justesse du geste »

Dans son adaptation du premier roman de Mohamed Mbougar Sarr pour cette lecture publique, Tarnagda fera également entendre les problématiques posées dans la pièce, comme la question du vivre ensemble : « Comment faire face à une situation dramatique comme dans Terre Ceinte ? Il s’agit tout à coup d’une privation de la liberté où l’on ne comprend pas ce qui nous arrive. Où le ciel nous tombe sur la tête. Où l’on voit son enfant réalisé, parce qu’il est amoureux, parce qu’il a fait l’amour et où on lui refuse ce qu’il y a fondamental pour un être humain, c’est-à-dire la dignité , une tombe. Qu’est-ce qu’il faut faire face à la peur ? Dans «Terre Ceinte», la peur fait irruption dans votre vie. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Comment faire face à ça ? Comment provoquer non pas la résilience, parce que c’est un mot galvaudé, mais, comment se relever ? Et avec qui ? »

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Sept comédiens, dont lui-même, vont donner corps à cette œuvre littéraire sur scène : Ibrahima Bah, Yaya Mbilé, Étienne Minoungou, Dorcy Rugamba, Djibril Sarr et Odile Sankara. La mise en voix destinée à la radio oblige les interprètes à rester très près des microphones, mais n’empêche pas les gestes et les expressions de visage pour incarner le geste littéraire. « La question est comment trouver la justesse du geste qui ne doit pas être le geste du jeu plein, c’est-à-dire le geste du jeu sur le plateau, l’incarnation totale. Comment trouver la juste mesure qui devrait ouvrir à une généreuse pour le spectateur ? Comment lui donner, avec le minimum, des choses possibles, afin qu’il se laisse à nous et qu’il nous ouvre son intériorité, ses oreilles, son âme, son écoute, pour que ce que nous voulons lui donner lui parvienne. C’est ça que j’ai envie de dire aux comédiens, c’est d’être dans quelque chose d’absolument généreux et sobre. »

La mise en voix affronte le public de trois « scènes » différentes en même temps

Avant cette mise en voix, Aristide Tarnagda avait créé l’année dernière une mise en scène de Terre Ceinte à Ouagadougou, lors du festival des Récréâtrales, dont il est directeur général. Et l’année prochaine, la pièce partira pour une tournée en Europe. L’adaptation et la mise en scène du spectacle seront probablement différentes de celles réalisées pour le public en Afrique. Ou, il se trouve que la mise en voix de la pièce pour Ça va, ça va le monde ! va confronter le public de trois « scènes » différentes en même temps : les spectateurs présents au Jardin de la rue de Mons ; les internautes sont venus d’un peu partout en direct sur Facebook Live, et puis les auditeurs et auditrices – dont beaucoup en Afrique, mais aussi en Europe ou en Amérique – qui écoutent les lectures à la radio. Un grand défi pour le travail d’adresse et de regard envers les spectateurs. Tarnagda pense-t-il alors adapter la pièce pour les trois publics en même temps ?

« Il faut toujours adapter, parce que le théâtre se passe ici et maintenant. La priorité, ce sont ceux qui sont là, en face de nous. Mais, je vais mettre en voix en sachant qu’il y a des gens qui sont là, mais qui ne sont pas là. Ils sont collés à leur poste radio ou sur leur smartphone. Ceux qui sont au Jardin de la rue de Mons sont développés là, ils doivent avoir le privilège du vrai direct. Donc, comment vais-je trouver la juste mesure, la juste adaptation, pour que chacun ait son compte ? Il faut justement être au plus près de nous-même, amener les acteurs à être au plus près d’eux-mêmes. C’est-à-dire être sincère et ne pas avoir d’autres préoccupations que de tendre ce texte à ceux qui sont là sans être là, et à ceux qui sont là. »

Le metteur en voix Aristide Tarnagda et l'auteur Mohamed Mbougar Sarr ont entouré des comédiens après la lecture de « Terre ceinte » à Ça va, ça va le monde !, organisé par RFI au Festival d'Avignon.
Le metteur en voix Aristide Tarnagda et l’auteur Mohamed Mbougar Sarr ont entouré des comédiens après la lecture de « Terre ceinte » à Ça va, ça va le monde !, organisé par RFI au Festival d’Avignon. © Siegfried Forster / RFI

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Les lectures auront lieu du 15 au 20 juillet à 11h (entrée libre) dans le Jardin de la rue de Mons (Maison Jean Vilar), dans le cadre de la 10e édition de Ça va, ça va le monde ! au Festival d’Avignon 2022. Les lectures seront diffusées aussi en direct par Facebook en direct. Les créations seront également diffusées sur les antennes de RFI tous les samedis du 30 juillet au 3 septembre à 17h10 (heure de Paris) et seront disponibles sous forme de podcast sur rfi.fr.

L’édition 2022 de « Ça va, ça va le monde ! »

RFI présente Ça va, ça va le Monde ! en coproduction avec le Festival d’Avignon et la compagnie [e]utopia, avec le soutien de la SACD, Wallonie-Bruxelles International, l’Institut Français et l’Institut français du Bénin. Ce cycle de six lectures d’œuvres d’auteurs et auteurs africains et haïtiens est coordonné par Pascal Paradou et dirigé par le metteur en scène Armel Roussel.

15 juillet : Opéra Poussière de Jean D’Amérique (Haïti)

Lauréat du « Prix Théâtre RFI » (2021)

Oubliée de l’Histoire, Sanité Belair revient sur terre. Lieutenante de l’armée révolutionnaire haïtienne, résistante anticolonialiste, procédant en 1802, à l’âge de 21 ans, par les soldats français, elle va se battre de nouveau pour réparer la mémoire et trouver sa place aux côtés des « pères de la Patrie » ».

16 juillet : Course aux noces de Nathalie Hounvo Yekpe (Bénin)

Sur une proposition des Francophonies – Des écritures à la scène

Trois femmes et les « on-dit ». L’une est célibataire, l’autre est mariée par intérêt et la troisième de force. Un drame qui raconte la difficile lutte des femmes africaines pour choisir leur vie et faire face à la pression sociale et familiale.

17 juillet : Terre Ceinte de Mohamed Mbougar Sarr (Sénégal)

Adapté et mis en lecture par Aristide Tarnagda, et co-produit par La Charge du Rhinocéros

Écrit en 2015 par celui qui deviendra le premier écrivain d’Afrique subsaharienne à obtenir le prix Goncourt, ce roman explore la violence du terrorisme et ses conséquences sur une ville qui entre en résistance.

18 juillet : Celle des îles de Koulsy Lamko (Tchad)

À Nantes, l’Haïtienne Celile ou Celle des îles, conteuse et chanteuse de cabaret passe un casting pour égayer les soirées du restaurant « Le petit bateau négrier ». Femme ou esprit, elle réveille les mémoires détruites de l’esclavage.

19 juillet : Procès aux mémoires de Laura Sheïlla Inangoma (Burundi)

Sur proposition des Récréâtrales

Un procès. Trois femmes sont accusées d’assassinat et de sorcellerie. Mais les cadavres sont introuvables. Et les réseaux sociaux s’en mêlent. Une narration contemporaine sur la mémoire du sacré, la place du spirituel et les enjeux de la modernité.

20 juillet : Fantôme de Dieudonné Niangouna (République du Congo)

Mis en lecture par Catherine Boskowitz

Une famille confrontée à l’histoire et à la mémoire, celle d’un père tué au Cameroun par un rhinocéros blanc ? Trois frères et sœurs, accompagnés de leur neveu se retrouvent pour vendre la maison familiale, mais tout bascule quand surgit un vieillard qui ressemble étrangement au père décédé.

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