«Aux yeux de la société, une femme victime se doit d’être parfaitement irréprochable»

Amber Heard a été condamnée à verser 10,4 millions de dollars à Johnny Depp. (Virginie, le 16 mai 2022.) Steve Helber / PISCINE / AFP

INTERVIEW -. Johnny Depp est sorti vainqueur du procès en diffamation contre Amber Heard, condamnée à lui verser 10,4 millions de dollars. Une affaire sur fond de violences conjugales qui interroge, en filigrane, sur la parole des femmes. Entretien avec la sociologue Valérie Gorin.

“Un retour en arrière”. C’est en ces termes que s’est exprimé Ambre Entendu, mercredi 1er juin, à la suite de l’annonce du verdict. Après six semaines d’un duel intensif et ultra-médiatisé, suivi par des millions de spectateurs à travers le monde, son ancien époux Johnny Depp est sorti grand gagnant du procès en diffamation qui les opposait, condamnant cette dernière à lui verser 10,4 millions de dollars. Ce procès fait suite à une tribune publiée par l’actrice dans le Poste de Washington en 2018, dans laquelle elle se déclarait victime de violences conjugales. Un texte signé en plein cœur du mouvement Me Too, qui a fait d’Amber Heard une porte-parole.

«Je suis encore plus déçue quant à ce que ce verdict signifie pour les autres femmes. C’est un retour en arrière vers une époque où une femme qui parle publiquement est culpabilisée et humiliée», a ainsi regretté l’actrice d’Aquaman par le biais d’une publication sur Instagram, le mercredi 1er juin. Un message faisant écho aux craintes de nombreuses associations féministes, expertes et sociologues, quant aux répercussions de cette affaire sur la libération de la parole des femmes. Interrogée par Madame FigaroValérie Gorin, sociologue à l’université de Genève ayant travaillé pendant six ans sur les enjeux de la célébrité, revient sur les publiés d’un tel procès.

Madame Figaro . – Pourquoi le procès Amber Heard-Johnny Depp a-t-il été si polarisé ?
Valérie Gorin. – Cette confrontation a été dévoilée au grand public, le juge ayant considéré qu’il était d’intérêt général de par la notoriété des deux acteurs et le sujet des violences conjugales. Cependant, le fait qu’il soit retranscrit à la télévision a permis aux gens de s’approprier le récit, de prendre possession de ce qu’il se passe à l’intérieur du tribunal et de se faire une opinion dessus. Or, la polarisation est surtout née du fait que dans les deux cas, les preuves fournies par les avocats ont laissé entendre que les deux étaient coupables de violences. Le fait que la culpabilité de l’un ou de l’autre n’ait pas été établie a produit toute cette ébullition, car les gens ont besoin d’un coupable et d’un innocent.

« Les gens ont besoin d’un coupable et d’un innocent »

Valérie Gorin

Pourquoi ce procès est-il devenu celui des « violences conjugales », alors qu’il s’agit, dans les faits, d’une histoire de diffamation ?
En attaquant Amber Heard, Johnny Depp a voulu prouver qu’il était encore une célébrité bankable, mais surtout que son ex-femme mentait. En vérité, c’est un procès qui a posé principalement la question de la malveillance et de la médisance contre une personnalité publique. C’est plutôt le fait que Johnny Depp ait gagné si facilement le cœur de l’opinion, alors même que des preuves l’accablent également, qui a ravivé le débat des violences conjugales et des stéréotypes de genre.

En vidéo, le verdict contre Amber Heard risque de dissuader les victimes de violences de s’exprimer

C’est-à-dire ?
Dans cette affaire, il n’y a pas un seul coupable. Et cela montre aussi que parfois la réalité est plus compliquée, qu’une victime n’est pas forcément celle qui reçoit des coups en pleurant, sans se défendre. Ou, l’imaginaire collectif tend vers cela. Celui, d’un côté, de la femme tentatrice, manipulatrice, profiteuse, vénale, et de l’autre, de la femme victime qui doit être parfaitement irréprochable et innocente.

Sur les réseaux sociaux, on parle effectivement de Johnny Depp comme martyr et d’Amber Heard comme une «mauvaise victime»…
Amber Heard a pris des photos, des enregistrés, un filmé des scènes… Si l’on reprend ce vieil imaginaire, on va alors penser qu’elle avait fomenté tout ça dès leur mariage pour nuisible à Johnny Depp, alors même que lui aussi l ‘un enregistré. Ou, une fois de plus, la femme victime se doit, aux yeux d’une partie de la société, d’être irréprochable, « complète ». On la voit inévitablement comme celle qui subit, est terrorisée, se cache et évite les coups. Mais on doit à tout prix se séparer de cette vision, qui est très binaire. Il n’y a pas de mauvaise victime, il y a une victime, c’est tout.

À écouter, le podcast de la rédaction

Pourquoi les associations féministes parlent de « revers » pour le mouvement Moi aussi… Qu’est-ce que cela signifie ?
Parce que si on a blâmé Amber Heard pour avoir tout documenté durant son mariage avec Johnny Depp, on lui a aussi reproché de ne pas avoir eu assez de preuves à apporter pour la viole qu’elle décrivait (avec une bouteille, NDLR). Selon moi, nous sommes ici au cœur de la problématique de ce procès. La question de la preuve est très dérangeante et peut avoir de réelles répercussions pour la libération de la parole des femmes. Car, d’une certaine manière, cela laisse entendre que pour être une victime entendue, pour être jugée «fiable», il faut apporter des preuves au-delà de sa parole. Et cela peut laisser penser que sans preuves très solides, traçables, enregistrées, votre parole, à l’avenir, n’existera plus.

Selon vous, ce procès peut-il menacer le mouvement ?
Je ne pense pas, mais il laisse perplexe. Avec Me too on se disait que les mentalités allaient changer, que la suspicion allait être plus focalisée sur l’homme que sur la femme, mais c’est le contraire qu’il s’est passé. La réalité, c’est que les avocats de Johnny Depp n’ont pas eu beaucoup d’efforts à fournir pour faire renaître les vieux narratifs de genre, où les femmes sont toujours, d’abord, éventuellement comme suspectes.

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