Charleville-Mézières appelle aux dons pour acquérir un portrait de Rimbaud

La ville de Charleville-Mézières, lieu de naissance d’Arthur Rimbaud, lance un appel au don pour acquérir un portrait du poète, réalisé par sa sœur Isabelle Rimbaud peu après sa mort. Le poète y est représenté en abyssin, jouant de la harpe. Un dessin dont la trace a été perdue pendant de nombreuses années, avant de réapparaître chez Jean-Baptiste de Proyart, libraire parisien et expert en manuscrits et livres anciens. Il s’est accordé avec la commune des Ardennes sur la somme de 180 000 euros, un prix pour lequel la ville de Charleville-Mézières a dû organiser un appel aux dons. Entretien avec Jean-Baptiste de Proyart et Carole Marquet-Morelle, directrice des musées de Charleville-Mézières.

Qu’est-ce qui fait de ce dessin une œuvre spéciale ?

Jean-Baptiste de Proyart : J’irais un peu plus loin, je dirais que c’est presque une œuvre d’art, car c’est l’un des rares dessins d’Isabelle Rimbaud représentant son frère Arthur et c’est surtout l’un des rares visages de Rimbaud que l’on détient. Autant, sur Victor Hugo, on a tout, quart d’heure par quart d’heure, ou presque. Sur Baudelaire, il y a aussi des sources importantes. Et pourtant, sur Rimbaud, qui est l’un des plus grands poètes du monde, sur un très peu de choses, très peu de documents iconographiques, très peu de sources. Cela fait partie de la légende de Rimbaud. Il y a des manuscrits de Rimbaud, mais en revanche, de son visage, on ne sait que surtout la photo [du photographe Étienne] Carjat, que tout le monde connaît. Il y a aussi les dessins que Verlaine commande à Félix Regamey après la disparition de Rimbaud. Et qui sont plutôt des caricatures que de véritables portraits.

Le portrait réalisé par le photographe Étienne Carjat (1828-1906) d'Arthur Rimbaud est l'image la plus universellement connue du jeune poète.
Le portrait réalisé par le photographe Étienne Carjat (1828-1906) d’Arthur Rimbaud est l’image la plus universellement connue du jeune poète.

Une autre source, c’est donc Isabelle Rimbaud, sœur du poète, qui était à ses côtés à la fin de sa vie…

Jean-Baptiste de Proyart : C’est l’un des derniers témoins, elle a un rôle essentiel dans le don, dans la transmission de Rimbaud aux générations à venir. C’est celle qui tient l’intimité de la légende de Rimbaud entre ses mains. Ce portrait est fait rétrospectivement quelques temps après la mort de Rimbaud. Mais il est fait à partir d’une revue qui s’appelle Le tour du monde et elle décalque en quelque sorte un Orphée, un poète abyssin, représentée dans cette revue et à la place du visage, elle dessine le portrait de son frère. Et les mains sont aussi dessinées par Isabelle Rimbaud et elle signe le dessin.




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Quel a été le parcours de ce dessin avant d’arriver entre vos mains ?

Jean-Baptiste de Proyart : C’est toujours très mystérieux. Parce que d’abord, Rimbaud est cher. C’est l’un des auteurs français qui est sur le marché le plus cher et le plus reconnu internationalement. Je me souviens des ventes que j’avais faites où ses autographes, par exemple, partaient entre 200 000 et 400 000 euros tout de suite. Le trajet, c’est d’abord Léon Vanier, l’éditeur de Rimbaud. Après, on ne sait pas comment le portrait circule, mais il finit dans une vente en 1931, faite par Blaizot, un libraire. C’est une vente aux enchères à Paris, la vente d’une collection d’une Américaine qui s’appelait madame Heartt, dont on ne sait rien, mais avec un catalogue extrêmement important. À ce moment-là, le dessin est reproduit dans plusieurs publications à partir de l’image du catalogue. Le vrai croquis suit une trajectoire secrète, comme souvent dans le monde des livres et des manuscrits, il arrive dans une collection parisienne dans les années 1970 et après jusque entre mes mains. C’était au début de l’année 2021. C’était une découverte absolue, et quand on s’y connaît un peu, on ne peut être que stupéfait. Je suis tombé sur cet objet par hasard. La personne savait ce que c’était, évidemment. Je l’ai acheté, mais je ne suis qu’un passeur vers Charleville-Mézières.

La ville de Charleville-Mézières a tout de suite contacté Jean-Baptiste de Proyat pour lui acheter le portrait et ainsi enrichir le fond du Musée Arthur Rimbaud, même si le prix des pièces complique souvent la tâche de Carole Marquet-Morelle, la directrice des musées de Charleville-Mézières.

Comment avez-vous retrouvé ce croquis ?

Carole Marquet-Morelle : Depuis 1931, il n’était plus localisé. On savait qu’il existait, mais on ne savait pas où. Il y a des choses comme ça, comme par exemple ce revolver avec lequel Verlaine aurait tiré sur Rimbaud à Bruxelles. On sait qu’il a été acheté en 2016, mais on ne sait pas par qui. On sait qu’il existe, on l’a même vu, mais aujourd’hui, on ne sait plus où il est. C’est tout l’enjeu de pouvoir conserver ce patrimoine dans des collections publiques puisque nous travaillons ensuite en réseau. Nous savons où sont les documents, nous pouvons nous les prêter et construire vraiment des expositions de qualité grâce à ce réseau des musées de France et avec l’appui de la Bibliothèque nationale de France. Il en va de même pour les autres dessins d’Isabelle Rimbaud, que nous continuons à rechercher. Un musée qui vit, c’est un musée qui s’enrichit. Ce n’est pas seulement une architecture. Si l’on veut que ce musée s’enracine et se développe, évidemment, il faut enrichir les collections. Pour Arthur Rimbaud, c’est compliqué, puisque à chaque fois il y a une cote énorme et on arrive tout de suite à des prix très élevé pour la ville de Charleville-Mézières, malgré tout l’engagement qu’elle peut mettre dans ses musées ! Donc nous devons trouver des solutions pour réussir à acquérir des choses et avoir une politique d’acquisition dynamique. C’est pour cela que cet appel aux dons avec la Fondation du patrimoine est pour nous une opportunité magnifique.




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Comment se sont passées les discussions avec Jean-Baptiste de Proyart ?

Carole Marquet-Morelle : Elles ont été compensées entre lui et notre maire, Boris Ravignon, qui s’est vraiment investi dans ce dossier parce que lui-même est un éminent rimbaldien. Il est très attaché au poète qui est né dans sa ville. Nous nous sommes mis d’accord sur le prix de 180 000 euros, qui n’était pas le prix initial, plutôt fixé à 210 000 euros. Pour un manuscrit lié à Rimbaud, c’est un prix qui est au prix du marché. Des documents ont atteint des sommes beaucoup plus importantes. Nous avons le soutien du Fonds du patrimoine, de l’État à hauteur de 70 000 euros, ainsi que de la région Grand Est via le Fonds régional d’acquisition pour les musées, pour 50 000 euros. La ville peut aller jusque 30 000 euros par rapport à son budget. Mais elle ne peut pas aller au-delà. Pour la souscription, nous demandons donc les 30 000 euros restants. Et évidemment, si nous obtenons plus, la différence serait réaffectée dans l’acquisition d’autres œuvres pour les musées. Nous plaçons tous nos espoirs dans cet appel aux dons. Il n’y a ni gros, ni petits, chacun peut apporter sa pierre à l’édifice.

Que va devenir le portrait une fois la vente finalisée ?

Carole Marquet-Morelle : Le but ultime est de conserver le portrait dans une collection publique et de l’exposer. Le musée Rimbaud a rouvert ses portes en octobre 2015 dans une version rénovée et nous avons une salle qui est dédiée à la présentation des manuscrits et qui réunit toutes les conditions de conservation nécessaires en termes d’hygrométrie et d’éclairage. Évidemment, ce dessin fait écho à d’autres dessins, d’autres œuvres, poèmes et photographies que nous conservons dans nos collections. Donc, il y a matière à une très belle présentation. Notre mais étant avant tout de le présenter au public, probablement au début de l’année 2023 et de le mettre en perspective pour montrer à quel point il complète de manière pertinente nos collections.




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