Climat : de l’art de mettre l’abîme en abîme

Don’t Look Up, film catastrophe de Netflix, a été décrit comme une mise en garde bienvenue contre l’inaction climatique. Il accomplit en réalité la quadrature d’un cercle infernal : l’esthétisation de la fin du monde, que nous sommes invités à suivre comme un film dont, indignés sur canapé, nous serions les héros – un “nous” atomisé qui n’existe que virtuellement, par le partage de l’indignation sur les réseaux sociaux. Dans ce film, d’ailleurs, nul mouvement social, nulle conscience populaire : à l’inconscience des puissants répond la barbarie de la foule pillant les magasins. Le retournement paradoxal du dénouement, où les héros écoutent pieusement le sermon d’un homme évangéliste pour accepter sereinement la mort, en dit le sens profond : la petite communauté des Justes ne peut vaincre les hordes du Mal et trouvera le Salut dans la parole divine .

Don’t Look Up ne dénonce pas un système ; il en est un rouage. Le système se représente lui-même dans une mise en abîme (jamais l’expression n’a été aussi appropriée) essentielle à sa survie. Témoin la création par ITV, chaîne qui dédie l’essentiel de son activité propagandiste au discrédit de toute alternative au capitalisme et à la diabolisation de toute forme de résistance, d’un Salon du climat qui propose une chronique quotidienne de la fin du monde. Entre deux exhortations à consommer davantage, une invitation à la jouissance morbide de l’apocalypse tout proche. Il faut pour analyser ce qui se joue dans ces mécanismes étudier l’appétence pour le pire comprendre, comment on est en train de parvenir à atteler le capitalisme à la pulsion de mort pour faire inconsciemment désirer ce que l’on craint consciemment. Si la température baissait indiqué, les spectateurs du Salon du climat Ne seraient-ils pas un peu déçus face à une telle descente du suspense ?

On ne peut plus rien accomplir de l’intérieur du système médiatique. Même les heures d’analyses sérieuses et sources du changement climatique, de ses causes et de ses remèdes, qui sont diffusées ici et là ne pèsent rien dans l’économie générale des représentations. Tant que les journaux commenceront en alarmant sur le changement climatique avant d’alerter sur la dette puis de diaboliser les oppositions politiques pour finir par les résultats du tour de France, le sens global de ces journaux sera nul. Il faut donc agir sur le système médiatique, par tous les moyens possibles.

Il ne sert à rien de s’abîmer dans les parodies de Don’t Look Up, qui d’ailleurs sont en-dessous de la réalité. La fameuse scène où les présentateurs moquent les scientifiques ont été entraînés lors de la célèbre émission de pollution mentale Touche pas à mon poste. C’était le 20 juin dernier; c’est une séquence qu’on ne peut pas regarder sans hurler. Elle se déroule de manière exemplaire. D’abord les faits, puis la parole de présentateurs météo inquiets, sur un bien compris que le changement climatique était une réalité ; puis viennent les échanges en plateau. Une aimable experte se laisse prendre au jeu des “petits gestes” jusqu’à ce qu’une militante restitue les enjeux sur le terrain politique : alors commence un concert d’aboiements qui en font une prêcheuse de mort, alarmiste, irresponsable. Elle va s’inquiéter des enfants reçus on ne peut tout de même pas prier la résistance ! L’ensemble finira dans des éclats de rire haineux orchestrés par un de ces présentateurs dont on se demande s’ils se font plus bêtes qu’ils ne sont, ou s’ils sont tout simplement aussi bêtes qu’ils paraissent.

Inutile de rédupliquer de telles scènes par des fictions qui n’en sont pas. Il faut aller s’enchaîner devant le studio de la chaîne, poursuivre les présentateurs dans la rue avec des mégaphones pour les désigner à la population, mener la guérilla contre les pourvoyeurs de mensonge par tous les moyens possibles. On ne peut pas contrecarrer ces représentations par d’autres. Il faut qu’elles cessent. De même qu’un alcoolique abstinent prend garde de ne pas avoir d’alcool chez lui, de même une société malade doit expulser les poisons de son organisme. C’est un appel aux anticorps.

Prévisions à 50 degrés, enregistrements de températures, incendies : y at-il urgence à s’inquiéter ? © Touche pas à mon poste !

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