Comment le meurtre de Mia Zapata a tué l’innocence du grunge

Le Comet Tavern ne paie pas de mine, mais la bouffe y est bonne, paraît-il. Surtout, il est très bien placé, proche du centre-ville de Seattle, plus précisément dans le quartier de Capitol Hill où, au début des années 1990, la scène rocher locale y a largement élu domicile. Nous sommes le 6 juillet 1993, et Mia Zapata rejoint là-bas un groupe d’amis, des musiciens pour la plupart. Âgée de 27 ans, cette native de Louisville, située dans le lointain Kentucky, n’est autre que la chanteuse de Les Gits.

Le groupe, fondé dans l’Ohio en 1983, a décidé de s’installer à Seattle, berceau du grunge, en 1989. La formation commence à marcher très fort. Après leur premier album, Frenching the Bully, paru en 1991, ils ont enchaîné les tournées aussi bien aux États-Unis qu’en Europe, signé un contrat avec la maison de disques mastodonte Atlantic Records, et préparent désormais leur deuxième disque. Bref, tout va bien pour Mia Zapata.

La soirée au Comet Tavern est tranquille, sans trop d’excès. À minuit, la chanteuse part rejoindre un ami, Robert Jenkins, qui habite à quelques encablures, à quelques mètres. Celui-ci est absent, mais pas de problème : un autre pote habite dans le même immeuble. Elle passe lui dire bonjour, reste environ deux heures avec lui, puis repart chez elle à pied.

Le lendemain matin, tous les membres de The Gits sont en studio. Ils attendent leur chanteuse, commencent à s’inquiéter et appellent sa colocataire. Celle-ci assure que Mia n’est pas rentrée de la nuit. Ils font le tour des hôpitaux et finissent, envisagent le pire, par appeler la morgue locale. La nouvelle tombe subitement : Mia a été entraînée dans la nuit, peu avant 4h du matin. Ils l’ont identifiée grâce au tatouage qu’elle s’était faite quelques mois plus tôt, un poulet, hommage à son surnom, « Chicken », que sa colocataire a décrit aux employés de l’établissement. Et puis, le médecin légiste, grand fan de rock et amateur de la scène de Seattle, l’avait de toute façon reconnue à son arrivée.

Les autres membres du groupe se produisent alors sur place pour reconstituer le produit des heures précédentes.

Soupçons internes

À 2h du matin, Mia Zapata a quitté l’appartement de son ami. Elle a marché quelques mètres jusqu’à arriver près d’une ruelle. Il est probable qu’elle y ait été engagée de force par un homme, plutôt costaud, car ce chemin non éclairé ne figurait pas sur son itinéraire probable.

Lorsque son corps est découvert par une passante à 3h20 et que les secours, puis la police, arrive enfin, Mia est étendue sur le dos, les bras en croix. Des marques de coups parsèment son corps, d’autres entourent son cou. Elle porte un sweat à capuche à l’effigie de son groupe, The Gits, dans la poche qui se sont retrouvés ses propres sous-vêtements. Après un examen visuel, il est clair qu’elle a été violée.

Son corps est transporté à l’hôpital où il est établi que Mia a été étranglée avec les lacets de ses chaussures. Les médecins désignent la strangulation comme origine du décès, mais accélérée que les coups portés, ayant aidée une hémorragie interne, l’aurait très probablement emportée de toute façon.

Ce meurtre est un traumatisme pour la scène grunge de la ville. Surtout que plus les jours passent, plus l’incapacité de la police à retrouver le coupable commence à peser. Le bassiste de The Gits, Matt Dresdner, se confiera plus tard au magazine Pierre roulante: « Le meurtre de Mia a jeté un froid sur notre communauté qui était si soudée. La peur, la suspicion ont été alimentées par le fait que la police n’avait aucune piste. Tout le monde y allait de sa théorie, certains parlaient de conspiration contre Mia. Beaucoup de nos amis proches sont devenus des suspects aux yeux des autorités, mais aussi aux yeux de la communauté.»

D’autant que le meurtre a eu lieu près du Comet Tavern, près de chez la victime et des appartements de plusieurs musiciens. Mais un obstacle majeur se dresse devant l’enquête : personne n’a rien vu. Des résidus de salive ont été retrouvés au niveau de la poitrine de Mia où il y avait des traces de morsure, mais les résultats d’analyses ADN ne sont pas concluants, en raison d’une quantité insuffisante de matière à comparer. La technologie est en train d’évoluer, mais elle est encore loin d’être parfaite.

Autodéfense et hommages

Entre-temps, le deuxième album de The Gits sort chez Atlantic Records en 1994. On y trouve notamment la chanson «Sign of the Crab», écrite et chantée par Mia, et dans laquelle elle raconte son hypothétique meurtre: «Vas-y, coupe-moi en morceaux et éparpille-moi à travers la ville / Car tu sais que tu es celui qu’on ne retrouvera jamais.»

Les mois passent et le meurtrier court toujours. « Les gens de notre communauté ont commencé à acheter des armes et à les porter partout parce qu’ils pensaient trouver et buter le coupable. Ils étaient en rage», racontera également à Pierre roulante le batteur de The Gits, Steve Moriarty.

Tout cet univers musical en deuil trouve tout de même l’énergie de produire des concerts en hommage à Mia. Valerie Agnew, grande amie de la chanteuse et compagne de Steve Moriarty, a quant à elle l’idée de créer une organisation du nom de Vivant à la maison. Le but : anciennement les femmes de Seattle à l’autodéfenseau maniement des armes défensives, et surtout à la désescalade des conflits.

Des stars du rock telles que Joan Jett ous Eddie Vedder, leader du groupe Pearl Jam, se mobilisent. Ce dernier convainc même son label, Epic Records, de produire une compilation dont les bénéfices seront entièrement inversés à Home Alive. L’organisation gagne vite en notoriété et devient un fer de lance du féminisme dans le milieu rock.

«Est-ce que la société t’a rendu justice?»

Cependant, il n’y a toujours aucune piste concernant l’identité du tueur. Dans l’impasse, la police a d’ailleurs mis l’enquête en sommeil. Alors, les membres de The Gits remontent sur scène afin de récolter des fonds et pouvoir engager un détective privé pendant trois ans. Mais rien n’y fait.

Il faut attendre l’année 2003 pour que les progrès techniques permettent de relancer l’affaire. Les échantillons de salive ayant été désormais conservés, il est désormais possible de les analyser à nouveau et de chercher une comparaison dans les fichiers nationaux. De suite, un nom ressort : Jesus Mezquia. Les données de ce pêcheur domestique cubain résidant en Floride, à l’opposé exact de Seattle, ont été ajoutées au fichier après des affaires de cambriolage et de violences. Bizarre…

Après des recherches rapides, il est établi que Mezquia résidait bien dans la capitale du grunge à l’époque des faits. Il est donc arrêté et interrogé en Floride. S’il n’avoue pas le meurtre, il concède cependant avoir vécu à Seattle en 1993. Les preuves sont suffisantes pour les autorités. Il est jugé coupable en 2004 et écope d’une peine de trente-sept ans de prison, ramenée à trente-six en appel. Il n’a jamais été avoué.

Il a donc fallu onze ans pour que le meurtre soit de Mia Zapata élucidé. Entre-temps, elle est devenue une figure de la scène grunge, mais également un symbole féministe aux États-Unis. L’organisation Home Alive, créée en sa mémoire, est encore active aujourd’hui dans le milieu de la musique américaine, même si son importance a très largement diminué à la fin des années 2000.

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Mais le souvenir de Mia est toujours très vif. Sur son album ¡Vive Zapata ! sorti en 1994, le groupe Chienne de 7 ansdont fait partie Valerie Agnew, entonne une chanson vengeresse intitulée MIA : « C’est la société qui t’a fait ça ? Est-ce que la société t’a rendu justice ? Si ça n’est pas le cas, je m’en chargerai.»

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