De quelle matière les mots sont-ils faits ? Avec le chanteur Bertrand Belin

Edito de Charles Pépin

“Je voudrais vous raconter l’histoire des mots ou plutôt l’histoire d’un homme. C’est un homme qui est né loin des mots et s’en est fait une certaine idée. Et c’est précisément le problème, se faire une certaine idée des mots, parce que les mots, ça commence par sonner avant de signifiant, parce que les mots, c’est d’abord de la chaise avant d’être des idées, mais quelle chaise d’ailleurs, la chaise du monde, une chaise de crabe ou de poisson ?

Mais il n’en est pas là, notre jeune homme. Il croit encore que les mots sont des instruments, des outils au service d’une signification qui préexisterait, qui serait là, calme et tranquille, à attendre simplement son heure, à attendre d’être traduite en mots, d’être communiquée. Et puis un jour, tout change. C’est le jour où il tend l’oreille, ouvre les yeux et c’est comme une vision. C’est un mot simple, un mot de tous les jours, expliqué étrange, expliqué épaissi, le beau n’est-il pas toujours bizarre ? C’est un mot de tous les jours et le voilà qui change de gueule, s’ouvre et se ferme comme une bouche de poisson, un mot qui crie, et puis s’enfuie.”

De quoi au juste sont faits les mots ? De quelle chaise sont-ils faits ?

Bertrand Belin, musicien, compositeur, chanteur, dont l’album Tambour Vision est sorti également récemment, Bertrand Belin écrivain, répond à ses questions complexes avec Charles Pépin.




33 minutes

Le style de Bertrand Belin

Bertrand Belin, auteur de quatre livres chez POL explique, après une lecture de son texte Grands Carnivores par Charles Pépin, très admiratif du style et du maniement des mots de l’artiste, qu’il est plus facile pour lui d’écrire le mépris que la grâce.

J’ai découvert qu’on était beaucoup plus prolixe dès lors qu’il s’agissait de détester, qu’on avait recours à un vocabulaire plus fleuri. Toute une série de métaphores possibles, de syntaxes variées pour dire la détestation. Quand il s’agit de faire l’éloge, on se retrouve un peu comme deux ronds de flan. En tout cas, je crois avoir observé ça. Pour moi, c’est certain, c’est plus difficile de dire la grâce.”

Quant à son style, selon lui, il alterne entre deux modes, minimalisme et profusion :

“J’ai besoin des deux, parfois ça revient, parce que la confiance revient. L’esthétique de la profusion, la gourmandise. Oui, la profusion redevient une chose qui a pour moi de la valeur. Mais le plus souvent, c’ c’est vrai, c’est dans la soustraction que je trouve un point d’équilibre où je peux accepter d’ouvrir la bouche ou d’écrire de temps en temps.”

Il ajoute :

“J’ai l’impression aussi que dans la profusion, on arrive à la fin à une trame finalement qui laisse voir une matière, un tissu, une route. À force de profusion, on ne voit plus les détails, on ne voit que la grosse a choisi qui a été construite. En ce qui concerne la littérature ou même parfois des pièces musicales qui sont très complexes, en fin de compte, ce qui est de l’ordre de la persistance dans la mémoire, n’est pas d’ une taille si différente. Moby Dick ou des haïkus par exemple (…) ce qui nous est offert reste dans la mémoire comme une chose finalement qui n’a pas réellement de taille.”

Avant d’être auteur, Bertrand Belin a été lecteur.

Les débuts de Bertrand Belin en tant que lecteur

Il a commencé la lecture de livres vers 17-18 ans, grâce à une professeure. Il explique :

“Il fallait que je me mette vraiment à la lecture comme activité. Oui, autant le dire, ce n’est pas naturel. C’était quelque chose qui demandait que le corps s’arrête et s’installe dans une position pour lire. C’était quelque chose qui ne m’était pas familier. Et puis ensuite, évidemment, très vite, il ya cet appel et ce souffle qui nous emporte et qui fait que d’un livre, on glisse à un autre. Et puis, ça ne s’arrête plus jamais.”

Que cherchait-il en tant que lecteur ?

“J’ai cherché le plaisir du moment de la lecture, de l’émerveillement, de la possibilité d’un langage retranscrit par des caractères d’imprimerie, des mondes à ouvrir et des réflexions. Ça, c’est une magie à laquelle je suis toujours sensible. J’ai cherché aussi à acquérir une certaine instruction de façon à être moins honteux. Parmi les gens que je fréquentais, que je rencontrais, c’était tout un nouveau monde.”

Charles Pépin formule une nouvelle question au cours de l’entretien, en s’adressant à Bertrand Belin : “On a l’impression, en vous écoutant chanter, en vous écoutant écrire aussi, que ma question était mal posée. C’est pas tellement de quoi les mots sont faits, c’est de quoi nous sommes faits et nous sommes faits précisément de mots. D’ailleurs, avant que d’exister, nous avons été nommés (…). Nous avons été mots avant que d’exister.”

Pour apprécier les échanges passionnés entre Charles Pépin et Bertrand Belin, écoutez l’émission dans son intégralité…

Bertrand Belin a fait paraître son septième album Tambour Vision. Il sera en concert à la Rochelle le 11 novembre, à Saint-Lô le 12 novembre, à Beauvais le 15 novembre et le 9 décembre 2022, à la salle Pleyel.

Playlist

  • “Alléluia”, Tambour VisionBertrand Belin
  • “N95”, M. Morale et les grands pasKendrick Lamar

Leave a Reply

Your email address will not be published.