Des festivals de musique de plus en plus gigantesques… et de moins en moins en phase avec l’urgence climatique

Hellfest, Vieilles Charrues, Eurockéennes… Dans une tribune, cinq professionnels indépendants spécialistes des questions climatiques, tirent la sonnette d’alarme à propos de ces grands rassemblements et de leurs conséquences.

Alors que la caravane du Tour de France avance vers Paris citerne d’une citerne de 10 000 litres d’eau pour rafraîchir le bitume, les festivals de musique se débattent eux aussi avec l’été caniculaire et le dérèglement climatique : les Eurockéennes de Belfort pansent leurs blessures après l’orage qui provoqua l’annulation de la moitié de leur programmation début juillet, quand d’autres, comme le Hellfest, installent des brumisateurs géants et des lances à eau pour sauver leur public, déjà en feu, de la combustion totale. ” Arrêt ! » disent cinq professionnels indépendants, spécialistes des questions environnementales et climatiques en lien avec la culture.

Dans une tribune publiée ce week-end dans Le Monde, ce collectif spontané pointe le gigantisme effréné des festivals de musique et l’affirme haut et fort : la croissance des grands festivals n’est plus adaptée à l’urgence climatique. Dans un rapport intitulé « Décarbonons la culture » et publié en novembre 2021, le laboratoire d’idées français The Shift Project, dont certains des signataires émanent, détaillait certains enjeux de cette transition écologique urgente : « Initier un travail de profondeur visant à éclairer le secteur culturel sur ses émissions de gaz à effet de serre. Ces émissions reflètent la dépendance matérielle et la vulnérabilité du secteur culturel face aux chocs énergétiques et climatiques. Sans prix en compte de cette vulnérabilité, nous, professionnels et publics de la culture, sommes en danger. »

Fuite en avant

Neuf mois plus tard, le constat est amer : non seulement la prise en compte de cette vulnérabilité ne semble pas s’accompagner de mesures concrètes, mais pour certains acteurs, tels les festivals de musiques actuelles, la course au gigantisme a repris de plus belle après deux années de disette liée au Covid, au détriment, pour une partie d’entre eux, de toute réflexion de fond sur leur impact écologique.

Les signataires de la tribune prennent pour exemple criant celui du Hellfest, qui s’est déroulé sur sept jours entre les 17 et 26 juin derniers, engrangeant quelque 420 000 entrées payantes, soit une fréquentation multipliée par deux par rapport à 2019. « Celle-ci avait déjà été multipliée par neuf entre 2006 et 2019, à l’image de la « gigantisation » de la plupart des grands festivals de musique français depuis les années 2000 : celui des Vieilles Charrues est passé de 100 000 places vendues en 1998 à plus de 250 000 en 2019 ; les Eurockéennes de Belfort de 80 000 en 2003 à 130 000 en 2019… »

Une fuite en avant renforcée par l’inflation des cachets et la concurrence entre événements, qui poussent certains festivals à « engranger davantage de recettes », et donc à augmenter leur affluence, pour survivre. « Ou, cette course au gigantisme augmente les impacts écologiques de ces événements de manière exponentielle. » Et contribue à scier la branche sur laquelle beaucoup sont assis, en menaçant leur propre existence ainsi que celles d’économies locales devenues dépendantes.

Une solution : réduire les jauges

Au Hellfest cette année, 300 000 litres de fioul ont été dépensés pour alimenter le festival en électricité, selon les termes de son patron, Ben Barbaud, « le plus gros chantier électrique éphémère de France ». Et l’arrosage du public a été décidé alors que le département de Loire-Atlantique, où se déroulait le festival, était au bord de la secheresse et avait partiellement interdit les « prélèvements d’eau, y compris agricoles, sauf usages prioritaires ». D’une manière générale, le bilan carbone des grands festivals s’avère désastreux, malgré les efforts affichés sur l’éradication du plastique à usage unique, l’alimentation végétarienne ou le recyclage des déchets. Les émissions de CO2 des festivals ont provoqué massivement des déplacements du public, mais aussi des artistes.

Alors que faire ? Supprimer ces grands raouts, purement et simplement ? L’une des solutions avancées par The Shift Project incite d’abord à la désescalade : face à l’aberration grandissante de ce type d’événements, « réduire la jauge d’un grand festival réunissant 280 000 personnes en dix festivals de 28 000 personnes », contribuerait selon le think tank à réduire de 20 ou 30 fois son bilan carbone. Surtout si elle est Couplée à d’autres mesures concernant l’amélioration des transports en commun, l’accessibilité, la modestie de la scénographie, les tournées mutualisées et l’allongement de la présence des artistes (surtout internationaux) sur un territoire, au détriment des exclusivités. Un changement radical de paradigme. Mais leur avenir semble à ce prix.

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