Gauguin à Tahiti : à Berlin, une exposition déconstruit le mythe

Déconstruire le mythe Gauguin. A Berlin, une exposition originale ne présente pas seulement des œuvres du peintre. Elle aborde les polémiques, sur sa pédophilie supposée et son côté colonialiste, en le confrontant à des artistes contemporains du Pacifique Sud, et en le resituant dans son contexte.



Paul Gauguin était-il raciste, colonialiste, sexiste, pédophile ? Pour y répondre, l’exposition”Pourquoi es-tu en colère ?”, (“Pourquoi êtes-vous en colère ?” du nom d’une toile de l’artiste), a été organisé par la Alte NationalGalerie et le Ny Carlsberg Gliptotek de Copenhague. A Berlin, jusqu’au 10 juillet, elle propose une sorte de déconstruction post-coloniale du mythe Gauguin.

L’artiste et son œuvre tahitienne sont replacés dans leur contexte historique. Cela à travers des photographies, objets d’art, ouvrages et documents d’époque. Le peintre avait été enthousiasmé par des romans comme « Le mariage de Loti », et des récits d’explorateurs du XVIIIe. On voit ceux de James Cook et surtout de Louis-Antoine de Bougainville, qui a rapporté de Tahiti une image de paradis spirituel et sexuel. Sa visite des installations consacrées aux colonies, et en particulier à Tahiti, lors de l’exposition universelle de 1889 à Paris, finira de convaincre Gauguin de partir en Polynésie l’année suivante.

Il y crée son propre mythe encore vivace et dont les effets se font toujours sentir selon Ralph Gleis, directeur de la Alte NationalGalerie : “Il (Gauguin) appartient également à un groupe d’Occidentaux qui donne une vision de la Polynésie qui est encore dans notre esprit aujourd’hui. Nous devons donc en discuter dans une nouvelle perspective.

D’où la confrontation, ici, avec des œuvres d’artistes contemporains originaires, pour la plupart, du Pacifique Sud. Ils dénoncent, entre autres, les stéréotypes. Ainsi, la néo-Zélandaise Angela Tiatia présente “Material Culture”, son cabinet de curiosités. Des objets achetés sur eBay qui représentent les images clichées des Polynésiens. Pour les trouver, elle a utilisé des mots-clés comme “féroce guerrier du Pacifique” ou “beauté des mers du Sud”. Une perpétuation commerciale du mythe colonial racialisé et paradisiaque du Pacifique Sud.

On peut lire Aitau, le poème d’Henri Hiro. L’auteur tahitien y parle de dévorer le temps parasite (de la colonisation) pour raccorder le passé au futur. Son œuvre a abordé de nombreux thèmes post coloniaux du Pacifique Sud. Après sa mort, l’activiste polynésien reste une source d’inspiration pour de nombreux artistes et activistes de la grande région.

Un poème, d’une autre Néo-Zélandaise, Selina Tusitala Marsh, accuse les explorateurs comme Bougainville d’avoir doté des “mecs comme Gauguin”. La relation avec les femmes polynésiennes, la vision qu’en ont certains Occidentaux, notamment après les unions de l’artiste avec des adolescentes de 13-14 ans, sont dénoncées dans “Hibiscus Rosa Sinensis”, une vidéo d’Angela Tiatia où elle mange lentement une fleur d’hibiscus rouge, symbole de disponibilité sexuelle. Les reproches de pédophilie semblent pourtant anachroniques aux défenseurs du peintre comme Mette Gauguin, son arrière-petite-fille. Elle avait en effet réagi à la polémique sur ce sujet, lors d’une exposition à Londres, en 2019, tout en comprenant les positions actuelles de mouvements comme Me Too.

Dans le contexte de l’époque, 14 ans était l’âge auquel la plupart des femmes se mariaient en Polynésie. En fait, elles étaient mises sur la touche si elles n’étaient pas en ménage avec quelqu’un à ce moment-là. Donc, c’était tout à fait normal… Un homme européen était considéré comme un prix, essentiellement. Et il était beaucoup plus excitant de vivre avec quelqu’un qui était un artiste, quelqu’un de différent, que d’être la compagnie d’un pêcheur ou d’un agriculteur de subsistance. Passer toutes vos journées à réparer des filets ou faire la fête et boire du cognac… Que préféreriez-vous ?”

Mette Gauguin

Dans une autre vidéo intitulée “Pourquoi es-tu en colère?“, les Britanniques Rosalind Nashashibi et Lucy Skaer ont reconstitué un tableau vivant. Des femmes prenant la pause comme sur une toile de Gauguin où l’épouse de celui-ci, Tehura, âgée de 13 ans, est nue, couchée sur le ventre. On n’entend pas ces femmes. Cela rappelle qu’on ne sait pas grand-chose de celles qui décrivent les toiles de Gauguin. De son côté, la transsexuelle nippo-samoane Yuki Kihara, a réalisé, “First Impressions”, un talk-show LGBT. Une catégorie en butte aux missionnaires coloniaux. On s’y intéresse justement aux modèles du peintre, en reléguant celui-ci au second plan. A propos de la toile “Arearea no Varua Ino” (l’amusement de l’esprit maléfique), Vanita Heather, présidente de l’association transgenre Fa’atama Samoa est catégorique, à la grande joie des participants : “Je vois que tout le monde dans le tableau est gay. Ils sont tous sous la bannière LGBT !


Le tableau “Vahine No Te Tiare” de Paul Gauguin



© DR

Gauguin recherchait désespérément et peignait surtout le paradis perdu imaginaire de ses lectures. Il luttait donc contre le colonialisme et ses effets. Mais ses toiles n’illustrent que légèrement ce combat et cette évolution. Elles peuvent même parfois traduire une forme de colonialisme européanisant. Comme “Vahine No Te Tiare” (la dame à la fleur). Le portrait d’une de ses voisines. C’est l’une des nombreuses toiles exposées. Il y a des couleurs fortes. Le visage, typé, est encadré par un fond jaune. On voit immédiatement sa beauté exotique. Mais la dame se tient très droite, comme sur un trône, à l’européenne. Alors que le peintre avait commencé à la dessiner, elle décide de partir se changer et revient vêtue de façon stricte, avec une robe Mère Hubbard bleue. C’est une robe mission (longue, large et ample avec des manches longues et un col montant) conforme aux recommandations des missionnaires. Dans son livre Noa Noa, où il évoque l’histoire, l’artiste ne le dit pas, déplore Ralph Gleis.

Il raconte qu’elle est revenue dans sa plus belle robe. Et il ne dit pas la différence, que cette plus belle robe n’était pas tahitienne mais colonialiste, comme nous le voyons sur le tableau. C’est une peinture vraiment ambiguë. Elle semble d’une partie européenne et de l’autre très exotique. Et c’est la première peinture qu’il a envoyée en Europe en 1891. Et les gens ne comprenaient pas ce qu’il leur montrait.

Ralph Gleis

Gauguin affirme vivre comme un tahitien. Il a même appris la langue qu’il parlait plus ou moins bien. Mais il a aussi profité de son statut de colon. Dans ses écrits, il utilise des mots comme “cannibale”, “nègre”, “sauvage”… Des termes cependant courants à l’époque. D’ailleurs lui-même se décrivait comme un artiste sauvage. Au fond, Gauguin semble bien un homme ambigu (à l’image de certaines de ses toiles) ainsi que le résume Ralph Gleis : “L’exposition montre plusieurs facettes de Gauguin. Ce n’est pas noir ou blanc. Ce sont plusieurs nuances de gris. Vous lisez ses écrits et voyez ses peintures. Maintenant, avec ce débat en tête, vous voyez qu’il n’est pas facile de percer la personnalité de Gauguin. Parce qu’il est entouré d’un mythe. Un conte de fées qu’il a créé autour de lui-même. Comme la police les étoiles de nos jours.”

Alors, faut-il boycotter la peinture de Gauguin, comme cela a été proposé, en particulier dans les milieux anglo-saxons, ulcéré surtout par sa pédophilie présumée ? Ou voir ses créations qui ont eu un rôle majeur dans l’histoire de l’art, indépendamment de leur auteur ? L’exposition permet à chacun de se déterminer. Elle propose, de fait, aussi, une nouvelle façon, critique, de présenter son œuvre.

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