Incidents au Stade de France : pourquoi on en est arrivé là


Lle « chaos » au Stade de France de samedi, comme d’habitude, provoque une grossière polémique sans que les commentateurs veuillent vraiment analyser la situation posée. Toujours le goût hexagonal pour des boucs émissaires que l’on lynche facilement parce que la bêtise idéologique l’ordonne, ou bien l’intérêt particulier, ou encore la production de mousse médiatique…

Il est trop simple de mettre en cause les forces de l’ordre en jouant aux inspecteurs des travaux finis. Si l’on souhaite raisonner, c’est-à-dire évaluer calmement sans l’insupportable passion de désigner des « coupables » à la vindicte populaire ou gouvernementale – par habitude et gourmandise malsaine –, on doit d’abord constater une conjonction évidente facteurs négatifs. À savoir une grève dans le RER provoque une arrivée massive par un seul moyen d’accès ; un problème d’accumulation de spectateurs à l’entrée du stade causé par l’impossibilité de laisser entrer des personnes munies de faux billets ; une rigidité excessive du dispositif de la préfecture de police tardive à muter de sa posture « maintien de l’ordre » à celle de gestion de la criminalité, ou plus précisément de la petite délinquance (migrants et petits voyous des quartiers déjà largement connus de la police), et enfin un système de sécurité privée (les stades) débordé par l’afflux massif de personnes.

Cela étant posé, que peut-on en déduire ou quelles analyses et tirer de ce diagnostic ?

Surtout, qu’il existe un sérieux problème de gestion des billets par l’UEFA, la FFF et les clubs. Les faux billets manifestent nettement la question de la cybersécurité en regard de la « qualité » constatée de ces contrefaçons. Les chiffres de la préfecture de police sont contestés, mais il y avait probablement des milliers de faux billets en circulation (disponibles en plusieurs lieux, physiques – aux alentours du stade le soir même, un homme fut d’ailleurs interpellé avec quelques dizaines de faux billets sur lui – et virtuels – sur le Dark Web tout d’abord). Aux individus sans billet, il faut donc ajouter des supporteurs authentiquement convaincus d’avoir acheté de vraies places, agrémentés probablement de quelques sujets moins honnêtes de Sa Gracieuse Majesté. Au global, entre 30 000 et 40 000 personnes (essentiellement des Anglais soutenant Liverpool) faisant pression sur l’accès au stade.

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Deuxièmement, il apparaît évident que le continuum de sécurité intérieure demeure une idée neuve, ou disons pas assez ancrée dans les mentalités, et par conséquent pas assez enracinée non plus dans les pratiques opérationnelles. Il s’avère plus que probable que l’ensemble des acteurs concernés (UEFA, FFF, clubs, préfecture de police, transports publics, syndicats, sécurité privée) ne communique pas suffisamment dans les jours et les semaines précédant les matchs. Pour préparer tactiquement les événements, certes, mais aussi pour évoquer les problèmes préoccupants et les vulnérabilités identifiées (par exemple les faux billets). Si ces dernières se révèlent inconnues, alors c’est qu’il convient de travailler collectivement de manière encore plus approfondie. Si l’on parle de la chaîne collective de sûreté, cela permet aussi de comprendre qu’il n’était pas initialement prévu que la sécurité publique soit sollicitée pour venir épauler les stades (qui finirent par permettre assez naturellement les bras face au phénomène de foule, étant donné le sous-dimensionnement des effectifs prévus) ou s’opposant à des actes de délinquance. Elle devait anticiper à l’origine des débordements de supporteurs ou de problèmes classiques liés aux hooligans, version maintien de l’ordre.

Troisièmement, la préfecture de police n’a pas suffisamment cultivé la vertu de réversibilité. Elle doit pouvoir passer avec souplesse en mode anticriminalité, afin d’éviter que des familles ne se fassent dépouiller, et au passage agresser. Notons au passage qu’il convient d’arrêter les commentaires idiots sur l’usage du gaz lacrymogène, qui ne visait pas, évidemment, à malmener des innocents mais à empêcher l’agglutinement d’une foule contre les grilles, afin d’éviter un drame du type de celui du Heysel en 1985.

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Il n’en reste pas moins qu’il faut d’abord voir dans ces incidents une insuffisance du travail en commun de tous les acteurs publics et privés de la sécurité, et non pointer du doigt exclusivement la PP. Nous payons le prix, une fois encore, de l’idée paresseuse que notre sécurité est l’affaire exclusive des forces de l’ordre. La tranquillité publique constitue un effort commun piloté par l’État, mais exigeant l’intelligence collective, l’échange d’informations entre tous les acteurs, une préparation plus minime des organisateurs (comme l’a précisé à juste titre la syndicaliste policière Linda Kebbab), des acteurs économiques, des entreprises et des instances sportives, des municipalités (en concertation avec le pouvoir central et le corps préfectoral), et un travail d’analyse sérieuse des failles organisationnelles, sources d’insécurité. Les JO approchant, coopèrent les uns avec les autres n’est plus une option…

* Expert en sécurité intérieure, auteur de L’Insécurité permanente (éditions du Cerf).


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