« J’aime croire que les réalisateurs apprécient de travailler avec moi, car je suis comme leur petit objet »

Interview.- Réunies à Paris, le temps d’une séance de pose exceptionnelle, l’hyperactrice et la photographe culte Nan Goldin dialoguent dans les règles de l’art. Le regard de l’autre, le don de soi, l’image derrière l’image… Deux artistes sans filtre.

Salut encore, Isabelle Huppert jouait La Cerisaie sur scène. Autour de sa gorge, un foulard sagement noué préserve cette voix si familière. Derrière elle, le doux chaos d’une chambre d’hôtel impersonnelle. Son visage de madone hiératique s’éclaire lorsque, par la magie de la technologie, le lien Zoom fonctionne enfin et qu’elle aperçoit celui de Nan Goldin. Assise à son bureau, accompagnée d’images et de têtes sculptées, celle-ci fume en tirant longuement sur sa cigarette, cheveux rouge feu.

Isabelle est à Amsterdam, Nan à New York, mais on les croirait dans la même pièce tant leur complicité est perceptible entre elles. Les deux artistes se connaissent depuis des années. La glace et le feu ? D’un côté, Isabelle, l’hyperactrice capable de tout – jouer Tchekhov comme enflammer le tapis rouge cannois en robe-combinaison Balenciaga verte. De l’autre, Nan, photographe culte, icône de l’underground new-yorkais, qui avec ses clichés intimes et crus, depuis les années 1980, a imposé un regard nouveau en photographie. «Je veux montrer à quoi mon monde ressemble, sans glamour, sans glorification», écrit-elle dans le livre La ballade de la dépendance sexuellequi est aussi le titre de sa série de photos la plus connue, projetée avec fracas à Arles en 1987. Pour Mme Figaro, les deux idoles se sont prises au jeu de la séance mode, dans le cadre feutré de l’hôtel Raphaël. Une histoire de femmes aussi.

En vidéo, Cannes 2022 : la montée des marches du 22 mai, avec Isabelle Huppert

Madame Figaro. Nan Goldin, vous avez fait peu de photos de mode, pourquoi avoir accepté de photographier Isabelle Huppert ?
Nan Goldin.– Les vêtements ne m’intéressent pas. Quand je photographie de la mode, j’oublie toujours les vêtements, je suis un cauchemar pour les stylistes. Mais j’adore Isabelle, tout simplement. Je l’ai déjà photographiée par le passé, deux fois. Une fois chez moi et une fois chez elle. Tu te souviens ? Dans le salon, et puis aussi sur la terrasse et dans la chambre… Il y avait aussi ta fille, Lolita…
Isabelle Huppert. –Oui, sur le balcon, je me souviens. J’aimerais bien revoir ces photos que tu as faites chez moi…
NG – Moi aussi ! Elles sont extraites quelque part dans mes archives… J’ai plus de 35 000 images, mais, heureusement, je viens d’embaucher un excellent archiviste pour classer tout ça ! C’est assez excitant, tellement d’images dont je ne me rappelle pas refont surface, je redécouvre des choses.

Blouson et jupe en cuir, Alexander McQueen, tee-shirt Majestic Filatures. Réalisation Agnès Poulle. Nan Goldin

Nan Goldin, vous dites ne photographe que des personnalités que vous touchez… De quelle manière Isabelle vous touche-t-elle ?
NG –Je ne crois pas que ce soit de l’ordre de l’exprimable. C’est quelque chose d’émotionnel, visuel, viscéral. De l’ordre de l’impalpable, de l’air qui vous sépare de l’autre. Si je photographie quelqu’un que je n’aime pas, les images ne seront pas bonnes. Il faut que je trouve une porte d’entrée. Je tombe amoureuse des visages, et j’aime regarder celui d’Isabelle. J’adore aussi regarder le visage des gens que je ne connais pas très bien. Je pense souvent au fait que lorsque l’on connaît très bien quelqu’un, on arrête de le regarder, de réellement voir son visage. On se parle, mais on ne se regarde plus… Et puis, il arrive que l’on se mette à regarder vraiment l’autre, à le voir à nouveau. Avec Isabelle, je suis comme délivrée par son visage. J’adore la prendre en photo. Et puis, Isabelle, tu es la plus pro de toutes ! Dans le contrôle, indépendant, tu sais ce que tu donnes. Mais aussi chaleureux et léger. C’est intéressant de te regarder passer d’un mode à l’autre…

Robe en crêpe, Balenciaga. Boucles d’oreilles et bague, Chopard. Réalisation Agnès Poulle.
Nan Goldin

Isabelle Huppert, vous avez été photographiée un nombre incalculable de fois… Quel est votre rapport à ce regard, celui du ou de la photographe ?
IH- J’aime ça, être photographiée. Surtout avec Nan, car elle sait créer une atmosphère particulière, dans laquelle on se sent bien. On a toujours un peu rendez-vous avec soi-même chez Nan, l’impression de se retrouver dans une forme d’intimité. L’ambiance est gaie et légère, mais elle peut aussi se faire plus mélancolique. Si l’art de la photo consiste à montrer le silence, les non-dits, l’invisible, Nan le fait comme personne. Dans chacune de ses photos, on est à la fois totalement soi-même, et le personnage d’une petite fiction – c’est puissant. Nan révèle aussi ce qui n’est pas dans l’image, une histoire qui se raconte hors cadre, le hors-champ… Elle crée une fiction – c’est pour moi la marque des grands photographes. C’est cinématographique.

Nan donne à voir la pensée, les gens pensent chez elle, on ne sait pas à quoi. Mais ils pensent

Isabelle Huppert

NG –Je suis très touchée par ce que tu dis, merci. Je ne réfléchis jamais à l’histoire que je vais raconter dans mes photos. Je n’arrive jamais avec des idées préconçues, il y a juste la personne, le lieu, et puis les choses évoluent dans une direction ou dans une autre… Je suis résolument défini par la mélancolie. Je suis aussi fournie par le regard intérieur de ceux que je photographie, leur manière d’avoir accès à eux-mêmes, à l’intérieur d’eux-mêmes. Il n’y a pas de scénario préconçu, c’est un film sans scénario…
IH- “Un film sans scénario”, cela pourrait aussi être la définition d’un bon film ! En tout cas, la promesse d’une belle surprise, d’une succession d’états : joie, joie… C’est l’atmosphère qui compte. Et pourtant, quand on regarde nos images, il s’en dégage une histoire. Une femme seule échouée dans un hôtel… Songeuse, gaie, elle boit, elle réfléchit, le vêtement la révèle. Et surtout, elle pense. Voilà. Nan donne à voir la pensée, les gens pensent chez elle, on ne sait pas à quoi. Mais ils pensent. C’est ce qui les rend terriblement humains et attachants. Toutes ces photos que nous venons de faire ressemblent à Nan, avec cette ambiance un peu sombre, cette lumière rouge, tous ces miroirs, tous ces secrets…

Isabelle Huppert, couverture de Nan Goldin

Nan Goldin, quel film d’Isabelle Huppert vous a le plus marqué ?
NG –Une affaire de femmes, de Claude Chabrol, est le premier film que j’ai vu avec Isabelle. Mais je connais son travail depuis longtemps. Isabelle, on doit souvent te le demander, mais quels sont les réalisateurs avec lesquels tu préfères travailler ?
IH- Je n’ai pas réalisé de favori, mais j’ai eu la chance de travailler avec Michel Haneke, Paul Verhoeven, Claude Chabrol évidemment. J’aime croire que les réalisateurs apprécient de travailler avec moi, car je suis comme leur petit objet. On peut me déplacer selon son bon vouloir, je ne pose pas de questions, en tout cas de celles auxquelles on ne peut pas répondre. Je fais mon travail dans mon coin… Peut-être est-ce pour cela que j’entretiens de bonnes relations avec eux ! J’ai la chance de visiter avec eux des univers puissants, au sein de devenir je me sens sûr, protégée. C’est un mélange de confiance absolue et de plaisir inégalable d’être regardée.

J’ai l’impression que plus le temps passe, moins j’intériorise ce que je fais. Je le fais et je réfléchis après

Isabelle Huppert

NG –J’ai toujours l’impression que ton travail vient du plus profond de toi. Quand tu tournais le film Ellequi est bouleversant, étais-tu remuée, est-ce que cela affectait ta vie personnelle ?
IH-Non, pas du tout, absolument pas, j’étais juste très heureuse ! Je ne sais pas pour toi, Nan, mais j’ai l’impression que plus le temps passe, moins j’intériorise ce que je fais. Je le fais et je réfléchis après. Nan, tu te souviens de ta toute première photo ?
NG –J’avais 15 ans ! Je suis allée dans une école gratuite pas loin de Boston, un truc de hippies inspiré de Summerhill, la célèbre école alternative autogérée, fondée dans les années 1920 en Angleterre. On n’allait pas en classe, on passait notre journée au cinéma. J’étais partie de chez moi, je vivais dans une sorte de communauté… Nos profs étaient des étudiants du Massachusetts Institute of Technology, où le Polaroïd avait été inventé. Donc ils avaient tous des Pola, et la première photo que j’ai faite est une image en noir et blanc de mon ami l’artiste David Armstrong (mort en 2014, NDLR). Je l’ai par la suite photographié pendant quarante ans. Je suis ainsi devenue la photographe de l’école. J’étais très timide, et cela m’a donné une bonne raison d’aller vers les autres. À l’époque, c’était assez inhabituel de commencer si tôt.
IH- C’est à ce moment que tu as décidé de devenir photographe ? Enfin, je ne sais pas si tu te considères comme « photographe », personnellement, je ne me considère pas vraiment comme « actrice »…

Je suis sensible aux rôles qu’Isabelle choisit. Je me demande souvent commenter une personne aussi menue qu’elle peut exprimer autant de violence…

Nan Goldin

NG –Je n’ai jamais voulu être photographe, je voulais réaliser des films… Depuis mes 18 ans, je réalise des diaporamas d’images dans mes installations – ce qui est ma manière à moi de faire mes films. La beauté des diaporamas est que l’on peut sans cesse les rééditer, refaire le montage, une liberté que l’on n’a pas lorsque l’on réalise un long métrage classique. J’en fais toujours. Je prépare d’ailleurs Cela ne finira pas bien, une rétrospective entièrement constituée de diaporamas. Elle aura lieu en octobre prochain au Moderna Museet de Stockholm.

Robe en tweed et sandales, Balenciaga. Lunettes Izipizi, boucles d’oreilles et bague, Chopard. Réalisation Agnès Poulle. Photo Nan Goldin

Nan Goldin, quelles sont les images qui ont marqué votre imaginaire photographique ?
NG – Plus jeune, les travaux de Diane Arbus, d’August Sander ou de Larry Clark, surtout du portrait. Larry Clark fut l’un des premiers à photographier sa vie, pour en faire un livre (Tulsa, NDLR). Je suis aussi obsédée par les photos de Peter Hujar et de David Armstrong.

Le corps est très présent dans votre travail à toutes les deux…
IH- Quand Nan vous photographie, ce n’est pas seulement le visage qui s’exprime, mais le corps aussi. Pas obligatoire de manière triomphante. Mais pas dans la fragilité non plus… Je dirais « libre ». Ses photos ne sont jamais figées, elles sont en mouvement… Nan est très réceptive à de petits détails, qui n’en sont pas vraiment, comme le placement des mains. Hier encore, je jouais La Cerisaie, et il y a une longue scène au début et à la fin de la pièce, dans laquelle je suis immobile. Pourtant, mes mains s’agitent et se tordent, comme pour exprimer l’anxiété.
NG –J’adore tes plats ! Je suis fournie par les femmes qui sont à la fois dures et tendres, et ce sont des qualités que je perçois chez elle.

Isabelle Huppert a incarné des personnages traversés par la violence, et vous, Nan Goldin, vos photos le sont parfois aussi…
NG –Je suis extrêmement sensible aux rôles qu’Isabelle préfère. Je me demande souvent commenter une personne aussi menue qu’elle peut exprimer autant de violence…
IH-Je ne vois pas de violence dans les photos de Nan, plutôt de la solitude et beaucoup de douceur. Une douceur bouleversante. Comme dans ces images, tirées du film Variété, expose à Paris, cette fille seule à la caisse d’un cinéma porno… Chez Nan, il y a toujours cette sensation de solitude, comme dans un roman de Jean Rhys, mais qui n’est pas liée à la tristesse. On peut être seule sans être triste. Moi, j’aime bien être seule de temps en temps. Nan parvient à transmettre le sentiment que l’on éprouve lorsqu’on est en complète harmonie avec l’espace qui nous entoure.

Exposition « Variété », de Nan Goldin, jusqu’au 3 juillet à la Galerie Paris Cinéma Club.

Isabelle Huppert au cinéma dans À propos de Joan, de Laurent Larivière, sortie le 14 septembre.

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