“Je laisse Dieu me guider sur le chemin”

Cette artiste catalane transcende le flamenco avec des sonorités urbaines. Devenu le phénomène musical de l’époque en quelques tubes universels, elle rafle toutes les récompenses. Nous l’avons rencontré avant sa tournée pour Motomami, son nouvel album.

Lorsqu’elle entre dans la suite d’un hôtel parisien en ce matin de printemps, Rosalía diffuse immédiatement un puissant parfum fait de charisme, de vivacité et d’énergie joyeuse. Tout l’espace en est envahi. Sa longue silhouette se déplace dans la pièce avec une grâce de danseuse. Son large sourire dévoile un bijou dentaire étincelant en forme de papillon prêt à s’envoler. Rosalía Vila Tobella, 28 ans, est l’une des icônes de la pop mondiale du moment. Elle est couronnée de neuf Grammy Awards, et ses tubes ont fait le tour du monde. Mais elle est totalement atypique. C’est la seule star d’aujourd’hui à avoir su imposer dans les musiques actuelles une tradition profondément ancrée dans l’histoire européenne. Sa capacité à faire cohabiter en un seul morceau musique andalouse pure et genres urbains n’a pas échappé à Beyoncéqui a récemment déclaré : “C’est mon héritière !”

Rosalía a grandi à Sant Esteve Sesrovires, un village de la Catalogne ouvrière proche de Barcelone, où sa famille maternelle possède une usine de plaques signalétiques, dans laquelle travaille aussi son père. À 16 ans, elle a intégré la prestigieuse École supérieure de musique de Catalogne, dont elle est sortie diplômée cinq ans plus tard. Un de ses professeurs, Luís Cabrera, se souvient : « Dans sa façon de chanter, il y avait quelque chose du grand passé vocal de l’Espagne et, en même temps, c’était le son le plus moderne que nous ayons entendu dans notre pays depuis quarante ans.»

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Étudiante insatiable, Rosalía jouait déjà de la guitare et du piano, connaissait le jazz et parlait parfaitement l’anglais. Durant sa thèse, elle a composé Malamente, le tube qui l’a catapultée vers la gloire, reprise dans l’album El Mal Querer, sorti en 2018, qui a remporté cinq Latin Grammys. Rosalía dit avoir donné son mélange de douceur et de force d’une dynastie familiale au féminin : sa mère et sa sœur suivi chacun de ses pas, et l’épaulent dans sa carrière en fondant une entreprise réussi. C’est à cet esprit de famille qu’elle a dédié son nouvel album, Motomami. Au sommet des charts (n° 1 sur Spotify), la chanteuse se confie à nous avant sa tournée mondiale.

Madame Figaro. – Le statut de pop star at-il évolué selon vous de façon radicale durant cette dernière décennie ?
Rosalía.– Absolument. On imagine toujours une chanteuse pop comme une fille un peu superficielle, ne sachant pas faire grand-chose, à part tenir un micro, danser et servir de portant à vêtements. Ce modèle s’est forgé surtout dans les années 1980 et 1990, lorsque la trajectoire des jeunes pop stars féminines était contrôlée par les labels et un monde majoritairement masculin. En face, on avait le rock, avec des femmes puissantes, comme une PJ Harvey, qui se présentaient sur des munies de guitares et de sonorités menaçantes. Aujourd’hui, ces deux figures se sont superposées : des reines de la pop comme Billie Eilish ou Dua Lipa présentait à la fois le côté sensible de la pop et le punch du rock. Elles écrivent leurs textes et composants, créent leurs styles vestimentaires, participent aux mises en scène de leurs concerts et à la réalisation de leurs clips.

Votre génération est à l’origine d’une profonde révolution culturelle. Mais ne pensez-vous pas que d’autres chanteuses ont défendu ces droits avant vous ?
Bien sur ! Des chanteuses et musiciennes extraordinaires comme Joni Mitchell ou Amy Winehouse nous avons montré la voie. Elles ont même dirigé de grands musiciens. Madonna, elle aussi, a marqué son époque. Mais on parle de comètes : elles étaient terriblement seules dans leur voyage. Tant qu’on garde les artistes isolés, on peut les contrôler… Mais cela est fini. Aujourd’hui, les femmes ont pris le pouvoir dans la musique, et avancent en se tenant la main. Grâce aussi aux réseaux sociaux, nous pouvons communiquer, non seulement entre les chanteuses de la jeune génération, mais également avec celles qui nous ont tout appris. Billie Eilish et moi, par exemple, collaborons régulièrement, mais il m’est arrivé aussi d’échanger avec Björk, une immense pionnière en terme de liberté artistique, et mon héroïne absolue.

Aujourd’hui, les femmes ont pris du pouvoir dans la musique, et avancent en se tenant la main

Rosalía

Sur Motomami, votre nouvel album, vous multipliez vos talents de chanteuse, musicienne et compositrice. Quel était votre état d’esprit lorsque vous l’avez réalisé ?
J’ai commencé à écrire pendant ma tournée de 2019, puis je me suis enfermée dans un studio à Los Angeles, près de l’appartement que j’avais loué à West Hollywood. J’y ai travaillé quinze heures par jour pendant deux ans. Nous étions en pleine pandémie du covid, et j’étais loin de ma famille, ce que je n’avais jamais vécu auparavant. Par moments, j’ai cru craquer et vouloir rentrer en Espagne. Mais je savais que, si je montais dans un avion, je n’aurais pas pu revenir en arrière.

Le résultat est un mélange de flamenco pur, d’une hyperpop traversée de chant a cappella, de boléros soutenus par des nappes, R’n’B et rap. Votre design sonore est du jamais entendu…
Merci. En faisant ce disque, j’ai constaté à quel point le racisme se révèle également à travers la musique. Je m’explique. Le cerveau reconnaît immédiatement un style musical, comme le flamenco, le rap ou le reggae. Instinctivement, il l’associe à un pays, une couleur de peau. Si on mélange ces genres, les frontières se brouillent. Cela peut faire peur à des gens, parce qu’ils ne se propagent plus dans une communauté, une culture. Pour moi, c’est là que ça devient intéressant. Si à travers ma musique je parviens, même un instant, à donner l’envie à l’auditeur d’aller écouter un morceau de flamenco, à lâcher les épaules en bougeant sur un rythme africain, à s’aventurer dans le rap et à aller regarder une séries comme La descente, qui décrit ses origines à New York (sur Netflix, NDLR), et bien j’aurai exaucé mon rêve. Sur la pochette de mon album, j’ai dessiné un papillon, un symbole du voyage. J’ai soif d’ouverture d’esprit.

Sur votre disque, il y a un message audio en catalan qui vient de votre grand-mère…
Oui. Elle y dit : “La famille est à la base de tout, c’est la chose la plus importante après Dieu.” Je voulais graver ce message qu’elle m’avait envoyé sur WhatsApp durant mon séjour aux États-Unis. Ma grand-mère maternelle, très spirituelle, m’a donné beaucoup d’affection et m’a transformée. C’est d’elle que j’ai donné mon prénom, ma force et ma voix. C’est une femme très joyeuse, elle chante toujours. Elle m’a fait découvrir Pavarotti, la musique classique, les films de Lola Flores et de Pedro Almodovar (Rosalía a joué dans Douleur et gloire, aux côtés de Penélope Cruz, NDLR). Elle est extraordinairement moderne, C’est une motomami, comme ma mère, ma sœur et moi.

Ma grand-mère maternelle, très spirituelle, m’a donné beaucoup d’affection et m’a transformée

Rosalía

Quelle est la définition d’une motomami ?
C’est la contraction de deux mots japonais : moto qui signifie « plus fort ». Et maman, qui évoque la figure de la mère, sa force créatrice mais aussi sa vulnérabilité. Je célèbre à la fois la puissance de la femme et son droit à la fragilité. Ce mot traduit aussi la dualité des sons que l’on retrouve sur l’album. Motomami ressemble à des montagnes russes : il y a des hauts et des bas, des chansons avec des percussions déchaînées, et des ballades douces, comme Sakura. Le texte parle de la peur de se briser et de la capacité à rebondir. Le premier conseil que ma mère m’a donné a été : “Quoi que tu fasses dans la vie, fonce.”

Motomami est aussi le nom d’une entreprise que vous avez bâtie avec votre mère et votre sœur pour la gestion de votre carrière. Pourriez-vous décrire ces deux femmes ?
Elles sont mes inspirations. Ma mère est une motomami de la tête aux pieds : quand j’étais petite, elle m’emmenait à l’école sur sa Harley-Davidson. Elle était magnifique avec ses gilets en cuir noir, ses bottes de guerrière et ses longs cheveux blonds. Elle est cadre d’entreprise et rock’n’roll. C’est elle qui m’a emmenée dans une école de musique quand j’avais 10 ans. Ma sœur aînée, Pilar, est photographe et styliste. Quand nous étions petites, nous dessinions et cousions des robes. Nous le faisons encore pour mes costumes de scène. Pili est l’une de mes plus proches conseillères.

Vous avez conçu avec votre sœur la pochette de votre album : vous y figurez telle une Vénus de Botticelli moderne, dénudée, avec un casque moto. Le message de votre génération semble être : « Regardez, mais ne touchez pas et évitez le moindre commentaire »…
Il n’y a rien de contradictoire en cela. J’appartiens à une génération de femmes foncées et libérées, qui explorent toute la palette féminine. Nous osons montrer notre corps, notre sensualité et notre sexualité si cela nous chante, sans avoir besoin d’un pygmalion. Je voulais cette nudité, parce qu’il y a une pureté dans le corps nu. C’est une image de la femme moderne : agressive pour certains, mais à nu quand elle le décide. Cela ne signifie pas : « La porte est ouverte, tout est autorisé »…

J’appartiens à une génération de femmes foncées et libérées, qui explorent toute la palette féminine

Rosalía

Quelle est l’histoire de votre voix ?
Le premier à la remarquer a été mon père. J’avais 7 ans quand il m’a demandé de chanter devant des convives lors d’un repas. Lorsqu’il a rouvert les yeux, tout le monde pleurait. À la maison, mes parents écoutaient Bruce Springsteen, Bob Dylan et du rock espagnol… Un jour, des amis m’ont fait découvrir une chanson de Camarón de la Isla, le « Mick Jagger gitan ». Ma tête a explosé. Je me suis inscrit dans le chant flamenco, en autodidacte. Je chantais à la maison, dans la rue… En 2007, à 15 ans, je me suis présenté à un concours de talents à Barcelone : je suis monté sur scène avec des bottes à talons aiguilles, ma guitare et un médaillon de la Vierge Marie au cou. J’ai chanté une ballade de flamenco, puis Personne, d’Alicia Keys. À la fin, un membre du jury s’est levé et m’a dit : «Rosalía, tu n’étais pas dans le ton.» Échec cuisinant.

Comment avez-vous rebondi ?
J’ai intégré le conservatoire. J’ai tout mis de côté – la danse, les sorties – et me suis consacré corps et âme à l’apprentissage du piano et du chant. Il n’y avait qu’un seul problème : ma voix. Toutes ces années passées à simuler la puissance d’une cantaora (chanteuse de flamenco, NDLR) sans entraînement adéquat avaient endommagé mes cordes vocales. J’ai fait ce que les médecins m’ont recommandé : une opération et une année de rééducation vocale.

Que signifie être une cantaora ?
Des années de technique vocale, d’apprentissage de rythmes. Et beaucoup d’humilité : je ne force pas les choses. Je laisse Dieu me guider sur le chemin, me délivre l’inspiration. Dans le flamenco, les femmes chantent de manière primale, presque animale. Ce qui compte, c’est qu’elles étaient une vérité à l’intérieur d’elles-mêmes, et qu’elles étaient capables de communiquer.

Je ne force pas les choses. Je laisse Dieu me guider

Rosalía

Mélanger le flamenco à des musiques actuelles vous a parfois valu les foudres de quelques traditionalistes…
C’est vrai. Je ne veux pas sembler prétentieuse, mais si Beyoncé ou Rihanna sont arrivées à puiser dans le registre de la soul et du blues pour les transformer en pop, pourquoi ne pourrais-je pas faire la même chose avec le flamenco ? On peut montrer une nouvelle vision de l’identité espagnole, traditionnelle mais aussi urbaine. Le poète TS Elliott disait que la tradition est nulle et non avenue quand elle n’est plus contestée et modifiée. Alors je souhaite la bienvenue à tous les albums qui regorgent d’inventions, de syncrétismes et d’hérésies !

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