«Je ne vois pas comment on peut rester centré uniquement sur soi dans une société aussi inégalitaire»

Discrète mais intense, l’actrice accomplit son désir de réalisation avec Mi jubita mon amour, son premier film, autobiographique. Une histoire d’amour qui brise les stéréotypes.

Ce qui frappe d’abord chez Noémie Merlant, c’est le paradoxe : son regard franc et déterminé contraste avec sa voix douce et son sourire timide. Ce jour-là, nous retrouvons l’actrice en terrasse, à deux pas de chez elle. Le port altier, la silhouette élancée, les gestes gracieux témoignent de douze années de danse suivies d’une parenthèse dans le mannequinat. Le cinéma est arrivé plus tard. En suivant l’encouragement de son père, elle quitte Nantes pour Paris, et s’inscrit au Cours Florent. Une révélation. Peu avant la fin de son cursus, Jacques Richard la transforme en Orphéline. Après une prénomination aux César et un second rôle dans Les Héritiers, de Marie-Castille Mention-Schaar, celle-ci lui offre son tremplin : elle l’imagine tentée par le djihad dans Le ciel attendra .

Sa grâce et sa force sensible emballent les cinéastes, de Jacques Audiard un Céline Sciamma qui la magnifie en peintre amoureuse dans Portrait de la jeune fille en feu… Mais cet été marque une nouvelle étape dans la carrière de la trentenaire : après deux courts-métrages, Je suis une biche et Shakiraelle réalise son premier long Mi jubita mon amour. Un film pudique et fougueux. Elle y incarne une future mariée, qui, lors d’un voyage en Roumanie avec ses meilleures amies, rencontre un garçon qui la trouble.

Dans la peau de ce jeune homme, Gimi Covaci, acteur rom que l’actrice avait dirigé dans Shakira, court-métrage né de son engagement auprès de la communauté rom. « Je soutiens autant que possible l’association Acina, qui accompagne les nouveaux arrivants en situation de précarité, mais je cours, hélas, après le temps. J’ai finalement pris conscience que je les aideais mieux en racontant leurs histoires.» Mi iubita est aussi né de son histoire d’amour avec Gimi Covaci et de son amitié avec ses trois actrices. Tous ensemble, ils espèrent déjà tourner un autre film, dès que l’agenda de Noémie Merlant le lui permettra. En 2023, elle sera en effet une écomilitante pour Éric Toledano et Olivier Nakache dans Une année difficile, et la sœur d’un soldat blessé pour André Téchiné dans Les pieds sur terre.

En vidéo, Mi Iubita mon amourla bande annonce

Madame Figaro. – Mi jubita mon amour (1) est né quasi sur un coup de tête…
Noémie Merlant. – Depuis le tournage de Shakira, l’acteur Gimi Covaci, mes amies Sanda Codreanu, Clara Lama-Schmit et Alexia Lefaix et moi sommes très soudés. Nous envions de mettre nos avions amitié à profit dans un nouveau projet. Gimi nous a alors proposé de venir en Roumanie, chez ses parents, pour réfléchir. Très vite, les choses se sont emballées. Portés par notre envie, nous avons décidé de profiter du voyage pour tourner un mois plus tard. C’était un pari fou, mais cette méthode « sauvage » correspond finalement à l’urgence de mes quatre héroïnes, qui se sont retrouvées en Roumanie sans ressources, contraintes, elles aussi, de vivre dans l’instant.

Qu’aviez-vous envie de montrer avec cette histoire ?
Une variation de notre réalité : notre lien à tous les cinq, mais aussi la naissance de notre histoire d’amour avec Gimi. Au départ, j’avais peur du jugement et des regards, en raison de nos différences de culture et d’âge, mais Gimi pense, a contrario, que cela ouvre le dialogue sur la différence. J’ai décidé de lui faire confiance.

Vous déconstruisez les stéréotypes avec ce couple où la femme représente l’expérience…
Cela permet d’aborder la notion de consentement. Mon personnage est plus âgé, plus expérimenté, issu d’un milieu favorisé, ce qui lui confère une forme de pouvoir. Mais celui joué par Gimi en a aussi : il est plus fort physiquement, et a les cartes en main pour l’aider dans un pays où elle et ses amies sont désœuvrées. Ce contexte permet de questionner le schéma dominant-dominé : comment ne pas utiliser un pouvoir dont on a conscience ? Comment laisser l’autre prendre sa place malgré l’ascendant que l’on peut exercer ? Comment trouver l’équilibre dans un couple malgré les différences ?

L’interview d’Adèle Haenel et Noémie Merlant

En tant que comédienne, je suis beaucoup plus attentif au regard posé sur le féminin à l’écran

Noémie Merlant

Ces questions ont-elles pris plus de place dans votre vie depuis le Portrait de la jeune fille en feude Céline Sciamma ?
Totalement. Avant, je n’y étais pas aussi attentif, mais depuis ce film avec Céline, ces questions ne me quittent plus. En tant que comédienne, je suis beaucoup plus attentive au regard posé sur le féminin à l’écran. Et pour mon film, sans me comparer à Céline, j’ai essayé de filmer la peau et les corps à la bonne distance, en conservant la pudeur et la maladresse des personnages. Je coupe la scène d’amour très tôt : on ne sait pas si le geste aboutit à l’acte. Ce qui se passe ensuite leur appartient.

On vous dit réservé. Ou, cette histoire d’amour est aussi la vôtre dans la vie. Avez-vous hésité à jouer le rôle ?
Je n’avais pas vraiment le choix, pour des raisons logistiques : nous avons tourné en quatre jours, chez la famille de Gimi, en logeant tous ensemble… Il fallait réduire les effectifs. Et confier mon rôle à une autre aurait fait perdre du temps. De toute façon, Gimi n’était pas à l’aise à l’idée de tourner avec une autre. Peut-être ne l’aurais-je pas été, non plus, en les filmant.

Parlez-nous de votre engagement auprès de la communauté rom.
Il y a quelques années, en voyant la façon dont les Roms étaient traduits et caricaturés, je suis partie à leur rencontre grâce à Nicolas Clément, du Secours catholique. Je ne comprenais pas qu’on puisse réduire autant une population à ces clichés. J’ai commencé à les aider sur des domiciliations, des projets d’insertion… Je me suis lié avec une famille, et m’est alors venue l’idée du court-métrage Shakira : je voulais poser un regard différent et bienveillant sur eux. Je leur avais proposé un documentaire, mais comme ils ne sont jamais associés au prestige du cinéma, ils préféraient jouer dans une fiction. C’était plus valorisant. D’où, aussi, cette idée de contrepied dans Mi iubita : il s’agit cette fois d’une famille rom qui accueille des Françaises, qui leur tendent les bras. Ce point de vue nous a d’ailleurs fermé des portes avec des productions. « Les Roms, tout le monde s’en fout ! », « Tu ne vas pas faire que des films là-dessus ». J’ai entendu des choses incroyables… Mais je continuerai, en espérant qu’un jour, Gimi ou d’autres pourront raconter leurs propres histoires, les écrire, les réaliser, indépendamment de moi.

Votre envie de réaliser préexistait à celle d’être actrice ?
En réalité, ce sont deux envies tardives. Il n’y a pas vraiment eu de vocation. Je ne savais pas quoi faire, et mon père m’a conseillé de partir à Paris, d’essayer quelque chose en lien avec l’image. Une formidable intuition : j’ai poussé la porte du Cours Florent et, après un stage, j’ai compris que je voulais vraiment être comédienne. Le désir de réalisation est arrivé plus tard, suite à un drame familial : mon père a eu un grave accident, il ya treize ans, j’ai passé beaucoup de temps à l’hôpital à ses côtés, et j’ai eu envie de raconte en images l’épreuve que nous traversons. C’était à la fois un exutoire et un besoin. Je voulais partager le combat d’une famille, un sujet universel qui ne me semblait pas assez traité dans tout ce qu’il comporte de tragique, mais aussi de drôle parfois. À l’époque, j’ai commencé à écrire, mais je n’ai tourné les images que sept ans plus tard. C’était Noël, il y avait une promo à côté de chez moi sur les emplacements de caméra, et j’y suis allée… Je viens seulement de finir le montage avec l’aide de Marie-Castille Mention Schaar. J’y raconte, sur quatre jours, cette population invisible que sont les aidants.

Ma mère dit toujours que penser à l’autre donne de la force pour vivre

Noémie Merlant

Ta mère, en l’occurrence…
Depuis l’accident, elle s’occupe de mon père handicapé, mais aussi de ma sœur, handicapée mentale. Elle a dû passer un diplôme d’auxiliaire de vie pour gagner un peu d’argent pour le travail qu’elle accomplit quotidiennement, mais elle doit aussi s’occuper d’autres personnes. Elle est épuisée, très mal payée, sous-estimée. C’est d’une telle injustice. Mais ma mère dit toujours que penser à l’autre donne de la force pour vivre. Le film est aussi plein d’amour, de vie et d’humour. Comme notre famille.

Votre contexte familial vous aide-t-il à rester ancrée, malgré un métier qui peut déconnecter de la réalité ?
Très certainement. Mais je ne vois pas commenter peut rester centré uniquement sur soi dans une société aussi inégalitaire. Par ailleurs, quand on est comédien, on se met quotidiennement dans la peau de l’autre : cela implique a priori une forme d’empathie. Même choisi pour les réalisateurs, qui parlent du monde qui les entoure, de ce que les autres ne veulent pas regarder. C’est en tout cas ainsi que je conçois ce métier.

Vous jouez dans L’Innocent, de Louis Garrel, qui sortira en octobre (2). Y avait-il chez vous un désir de comédie ?
J’en ai toujours eu envie, je l’ai approché avec Le Retour du héros,par exemple, et je suis heureuse que Louis l’ait perçu, même si son film mélange plusieurs genres : le polar, la romance, la comédie. J’étais pleine de doutes sur le tournage : j’avais peur du ridicule, notamment parce que ma voix a vite tendance à monter dans les aigus. Mais Louis m’a donné confiance, m’a conseillé de faire avec qui j’étais, d’oser. Je suis assez timide, je ne me permets de plaisanter que dans mon cercle à l’heure, mais c’est la première fois que je me l’autorisais aussi un peu dans un contexte professionnel. Ça m’a fait un bien fou.

Vous avez également tourné avec Cate Blanchett…
Dans Le goudron,de Todd Field, sur la cheffe d’orchestre Lydia Tár. Au début, je me liquéfiais littéralement face à elle, d’autant qu’il y avait un autre challenge : tourner en anglais. Je me suis étendu au fil des jours, mais je n’en suis toujours pas revenu !

(1) Mi jubita mon amoursortie le 27 juillet.
(2) L’Innocentsortie le 12 octobre.

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