Jeanne d’Arc, Juliette, Desdémone… L’hommage du Musée de la vie romantique à ces héroïnes fantasmées et malheureuses du XIXe siècle

Jamais le thème des héroïnes romantiques n’avait été traité. Jusqu’au 4 septembre, elles sont à l’affiche d’une exposition au Musée de la vie romantique, à Paris. Gaëlle Rio et Elodie Kuhn, commissaires de l’événement, les ont recherchées parmi les œuvres du XIXe et ont analysé la manière dont elles étaient représentées. À travers un peu plus de 80 œuvres, le musée propose un panorama de l’héroïsme féminin : les héroïnes du passé, de la fiction et de la scène.

Ici, pas de figures féminines victorieuses, agissantes ou sur le champ de bataille. “Le XIXe n’est pas le siècle des femmes, ce n’est pas un moment où le droit les émancipe”, explique Elodie Kuhn. Le code civil napoléonien de 1804 met à mal la condition féminine en instituant l’incapacité juridique des épouses. Conséquence ? Les représentations des héroïnes faites par les artistes – hommes ou femmes – sont imprégnées du contexte historique : “Il y a une manière majoritaire de montrer le féminin, qui en dit beaucoup sur la société. Les héroïnes sont affichées en train de subir un destin qui les dépasse.”

Souvent, elles sont en proie à leur passion amoureuse : elles aiment et meurent d’aimer. “Le drame est un des ressorts du récit de ces héroïnes. C’est ce qui intéresse les artistes romantiques”, analyse Gaëlle Rio. Ils s’inspirent de leurs histoires et font les sujets de leurs travaux. Les peintres Eugène Delacroix, Anne-Louis Girodet, Antoine-Jean Gros présentent la peau diaphane : “c’est un aspect physique lié à la fragilité du corps, mais aussi à celle de l’esprit. Ça résonne avec la précarité de leur destin”, constate le commissaire. Amour impossible, désespoir, mélancolie, cinq héroïnes romantiques dans tous leurs états.

Sapho, la poétesse grecque

Antoine-Jean Gros (1771-1835),

L’exposition s’ouvre sur un tableau de Sapho (ou Sapho) à Leucate peint par Antoine-Jean Gros (1801). Cette poétesse grecque du VIIe siècle av. J.-C. se fait connaître pour ses poèmes d’amour envoyés à une autre femme. Des siècles plus tard, les artistes du XIXe s’apparentent à son histoire et en font une héroïne romantique dont ils réécrivent l’histoire : elle se suicide par amour pour un homme. Cette nouvelle version du récit est diffusée par Alphonse de Lamartine dans son ouvrage Nouvelles méditations poétiques (1823). “Dans l’imaginaire des gens, Sappho est un personnage mythologique alors qu’elle a vraiment existé !”, commente Gaëlle Rio.

Comme dans les poèmes de Lamartine, Antoine-Jean Gros a dépeint le moment précédent le drame : la poésie est sur le point de se jeter dans le vide, un pied déjà en équilibre. “Les romantiques choisissent souvent de désigner l’instant où l’histoire bascule, où le récit s’emballe.” Le tableau rassemble des caractéristiques propres au mouvement artistique : une large vue sur l’horizon, une lumière jouant avec le clair-obscur. L’héroïne a les cheveux détachés et porte une chemise blanche laisse apercevoir ses courbes : “Au XIXe, les femmes ne sortent pas coiffées ou habillées de cette manière, c’est une tenue de l’intime.”

Héloïse, l’amante tiraillée

Comme Sappho, Héloïse a elle aussi réellement existé. Cette intellectuelle du XIIe siècle se marie en secret avec son professeur de 36 ans, Abélard. Lorsque leur union est découverte, il est émasculé et elle entre au couvent : “un amour impossible”, note Elodie Kuhn. Dans son tableau Héloïse embrassant la vie monastique (1812), Jean-Antoine Laurent montre la jeune fille en train de regarder un portrait d’Abélard qu’une religieuse lui enlève des yeux. “Cette toile montre le tiraillement typique de l’héroïne romantique, entre ce que veut le cœur et les attentes de la société et de la religion.”

L’histoire d’Héloïse est également diffusée à travers des images d’Epinal : des séries d’estampes populaires aux couleurs vives éditées par l’imprimeur Jean-Charles Pellerin. “À l’époque, les gens ne pouvaient pas avoir vu les grands tableaux des romantiques, mais quand même connaître Héloïse.” La jeune fille est représentée sur les parures de lit, les tapisseries. “Une héroïne romantique est donc un personnage déjà connu de tous, son histoire diffusée sur de nombreux médiums”, justifie Elodie Kuhn. Des bronzes représentant ces femmes, utilisés pour décorer les intérieurs bourgeois, sont également présentés au fil de l’exposition.

Ophélie, la belle défunte

Léopold Burthe (1823- 1860), Ophélia 1852, huile sur toile, 62,3 x 100,3 cm Musée Sainte-Croix, Poitiers, France.  (Christian Vignaud - Musée de Poitiers)

En 1827, les pièces de Shakespeare sont jouées au Théâtre de l’Odéon par une troupe anglaise. Des artistes romantiques y assistent comme Eugène Delacroix , Alexandre Dumas et Hector Berlioz. Tous sont bouleversés par les personnages féminins et notamment celui d’Ophélie qui se noie dans un ruisseau après l’assassinat de son père par Hamlet. Léopold Burthe la peint en 1852 (Ophélia). “Ce tableau dégage une grande sérénité alors que le sujet est absolument tragique. Il y a ce décor bucolique, ces fleurs, toute cette eau”, observe Elodie Kuhn, “et puis un sein”.

La mort est érotisée. “C’est le topos des belles défuntes. À l’époque, on considérait que peindre une jeune fille en train de mourir était un sujet très poétique.” Atala – héroïne de Chateaubriand – peinte par Anne-Louis Girodet-Trioson est elle aussi recouverte d’un voile supposé deviner la forme de ses seins. “Il y a une ambivalence : ces héroïnes renoncentes, c’est la victoire de la société. Malgré tout, dans la représentation, il y a une érotisation qui n’est pas liée au récit ni à la morale qui est transmise.”

Marie Taglioni, la danseuse Sylphide

Lepaulle François Gabriel Guillaume (1804-1886),

Dans une dernière partie, l’exposition s’intéresse aux héroïnes représentées sur scène. “Au XIXe, il y a une association très forte entre le personnage et son interprète”, assure Gaëlle Rio. Les comédiennes, danseuses et cantatrices deviennent des héroïnes contemporaines. “Il y a une forme de vedettarisation portée par la presse”, ajoutés à son collègue. Parmi les artistes, la danseuse Marie Tagliono, connue pour son rôle de Sylphide est sculptée dans des bronzes à l’image de Sappho. “Une étoile !”, s’amuse Elodie Kuhn.

Le ballet La Sylphide a marqué l’histoire de la danse. Créée par le propre père de Marie Taglioni, la chorégraphie met en scène un petit génie féminin ailé – inspiré de la mythologie scandinave – qui tombe amoureux d’un jeune Ecossais sur le point de se marier. Pour la première fois, l’interprète danse en pointes tout le long et porte une robe de mousseline innovante : le tutu. À l’observateur, la ballerine n’a plus aucune pesanteur terrestre. “Cet idéal de la fragilité dans la danse classique vient du ballet romantique.”

Marie Malibran, star de la cantatrice

Henri Decaisne (1799- 1852) Maria Malibran dans le rôle de Desdémone, 1830, huile sur toile, 138 x 105 cm, Musée Carnavalet, Paris.  (Musée Carnavalet, CCØ Paris Musées / Musée Carnavalet – Histoire de Paris)

Marie Malibran est chanteuse d’opéra, art suprême au XIXe siècle. “Il existe une sorte de hiérarchie des métiers. Les cantatrices incarnant des héroïnes ont une postérité beaucoup plus grande que les danseuses ou les comédiennes”, détaille Gaëlle Rio. Sur le tableau de Henri Decaisne, Marie Malibran dans le rôle de Desdémone (1830), la diva est représentée juste avant d’être étouffée par son mari sous un ciel orageux. “Le choix des météores n’est pas fait au hasard. Dans tous les tableaux romantiques, ils préfigurent le drame.”

Étrange coïncidence, Marie Malibran meurt d’une chute de cheval, dans la fleur de l’âge comme Desdémone. De quoi renforcer encore le lien entre l’héroïne et l’interprète, et créer le mythe autour de la cantatrice. L’exposition s’intéresse à la postérité de ces héroïnes : que deviennent-elles une fois la période romantique passée ? Des extraits d’opéras contemporains et de longs métrages sont publiés dans la dernière salle de l’exposition, tels que Roméo + Juliette de Baz Luhrmann. “Le film d’une génération”, glisse Élodie Kuhn. Les héroïnes romantiques sont bien toujours ancrées dans nos imaginaires collectifs.

Exposition “Héroïnes romantiques” jusqu’au 4 septembre. Musée de la vie romantique. 16 rue Chaptal, 75009 Paris. Tarifs : de 7 à 9 euros. 01 55 31 95 67.

L'affiche de l'exposition

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