«La Nuit du 12» à l’écran, «Janis» à Avignon, Trouvé à Pompidou… Les choix du service culture de «Libé» cette semaine – Libération

Cinéma

“La Nuit du 12”: l’enfer, c’est les hommes

Quand elles ne crèvent pas les yeux, c’est bien connu, les évidences produisent des aveugles. La Nuit du 12 met en face d’une de ces évidences telles qu’on ne les voit plus, arpentant l’espace infime entre la banalité et l’impensable. On sort sonnés d’y avoir appris, comme pour la première fois, que la misogynie est le sujet fondamental du polar. Qu’à travers nos films policiers, nos romans noirs et nos faits divers, s’écrit encore et toujours l’effarante biographie de la gent masculine. Des hommes y enquêtent sur les meurtres commis majoritairement sur des femmes, par des hommes – leurs semblables. Notre article.

La Nuit du 12, de Dominik Moll, avec Bastien Bouillon, Bouli Lanners, Théo Cholbi (1h54)

“To Kill the Beast”, à l’ire libre

Tuer la bête, matar a la bestia, c’est ce à quoi le titre du film d’Agustina San Martin nous invite, en poussant son personnage, la jeune Emilia (Tamara Rocca), à saisir la vie par les cornes. Comme tous les premiers longs métrages, c’est bien un film d’initiation. De quelle créature, en cette bête, il s’agit, ou la métaphore de quoi, c’est la question que posera son récit, par accumulation, dans la lenteur intense, d’images elliptiques comme autant de nappes d’expérience. Notre article.

Pour tuer la bête d’Agustina San Martin, avec Tamara Rocca, Julieth Micolta… 1h19.

Livres

Lévi-Strauss, les entrées de l’habit vert

Qu’est-ce qu’un Dictionnaire Lévi-Strauss ? Un dictionnaire amoureux, une traversée du siècle, le fondateur de l’anthropologie structurale ayant vécu de 1908 à 2009, un portrait du Lévi-Strauss archaïque, une recension des chocs émotionnels qu’il a connus grâce à Stravinski, Ravel, Debussy, une exploration de son identité juive – ça, c’est vite vu, car l’auteur de Tristes tropiques était athée. Néanmoins l’attachement de sa famille à l’élévation de l’esprit par l’art était lié à l’identité juive, remarque Perrine Simon-Nahum à l’entrée «Juif, judaïsme». Ces sujets et d’autres encore forment un passionnant « kaléidoscope » (mot proustien, et pour cause, on le verra) établis sous la direction de Jean-Claude Monod, qui signe notamment la présentation. Notre article.

Dictionnaire Lévi-Strauss, sous la direction de Jean-Claude Monod, Bouquins, 1187 pp., 33 €.

Max Scheler, la rancœur à l’ouvrage

Aux yeux de Heidegger, il représente « la force philosophique la plus puissante de l’Allemagne moderne, voire de l’Europe contemporaine et de la philosophie contemporaine en tant que telle ». José Ortega y Gasset le voit en «Adam au paradis philosophique», et Ernst Troeltsch en «Nietzsche catholique». Il est vrai que dans les premières décennie du XXe siècle, il est, pour beaucoup de jeunes penseurs, une sorte de « phare ». Nombreux sont ceux qui en ont été directement éclairés (ses élèves Helmuth Plessner et Arnold Gehlen, Edith Stein aussi bien, et même, puisqu’il lui a donné sa thèse, Karol Wojtyla, le futur pape Jean-Paul II) ou qui, à des degrés divers, en ont subi l’influence, de Maria Zambrano à Hans Jonas, de Hannah Arendt à Erwin Straus, Nicolai Hartmann, Martin Buber, Eugène Minkowski, Jean-Luc Marion… Notre article.

Max Scheler, L’homme du ressentiment. Traduction de l’allemand revue et corrigée (non signée), préface de Jean Lacoste, Bartillat, 208pp., 20 €.

“Un amour”, entre chien et loups-garous

A la lecture du dernier roman de l’Espagnole Sara Mesa, Un amour – livre glaçant, trompeur, malaisant (dans le genre de l’autrice, ce sont des compliments) –, on pense certes à d’autres lectures (Joyce Carol Oates , Laura Kasischke, JM Coetzee), mais aussi à ce jeu de stratégie qui s’appelle les Loups-Garous». Peut-être y avez-vous déjà joué : disposés en cercle, les participants représentent un village dans lequel rôdent de créatures dangereuses. Certains joueurs sont «villageois», d’autres «loups-garous». Notre article.

Sara Mesa, Un amour, traduit de l’espagnol par Delphine Valentin. Grasset, 208pp., 19,50€ (ebook : 13,99€).

Lunettes

Festival d’Avignon : « Janis » tombe à biopic

Comment réagiriez-vous si, cherchant un peu de répit dans une salle climatisée du « off », vous tombez nez à nez sur Janis Joplin ? Oui, Janis Joplin, pas son imitation, au point d’être fortement émue lorsqu’elle revient chanter au bout d’une heure et demi à la guitare sèche Me and Bobby McGee, la chanson écrite par Kris Kristofferson et Fred Foster, qu’ elle a enregistré la veille de sa mort en octobre 1970 ? Le Janis que conçu et mis en scène Nora Granovsky a cette force, ce pouvoir étrange de ranimer sur un plateau la chanteuse disparue, plutôt que d’offrir un genre de doublon fût-il bien dessiné. Notre article.

Janis, texte et mise en scène de Nora Granovsky jusqu’au 29 juillet au 11 boulevard Raspail à Avignon puis tournée.

Festival d’Avignon : Via Katlehong en très grande forme

Il y a toujours le risque du dépliant touristique pour Johannesburg. Le piège est tentant pour les nombreux artistes de différentes nationalités qui ont été un jour invités à chorégraphier pour la pétaradante et historique troupe de street-danseurs sud-africains Via Katlehong. L’énergie, l’humour, l’énorme technicité des jeux de jambes et jeux de masques, mais aussi l’histoire sociopolitique qui caractérise leur «pantsula» – sorte de house dance locale née dans le township de Katlehong – donne souvent l’ envie aux chorégraphes étrangers de flanquer tout cela sur scène en ajoutant deux trois questions pédagogiques un peu Okapi : qui sont ces incroyables interprètes ? Comment vivent-ils? D’où vient cette corporalité dingue où la claquette tricote avec la samba et les danses tribales en staccato ? Notre article.

Formulaire Informe, pièce du programme «Via Injabulo», ch. Marco Da Silva Ferreira et Amala Dianor pour Via Katlehong, en septembre à Tremblay-en-France, Dijon, Noisy-le Grand, en octobre à Paris (Chaillot), Albi, Toulouse, Lyon…

Festival d’Aix : «Moïse et Pharaon», mers de toutes les batailles

C’était la production la plus attendue de l’édition 2022 du festival d’Aix et elle n’a pas déçu ceux qui viennent pour Mozart et le bel canto, les deux piliers fondateurs de la manifestation. Reste que Moïse et Pharaon, de Rossini, ne ressortit pas seulement du bel canto, car il a été créé pour la salle Le Peletier, ancêtre du Palais Garnier, et annonce le grand opéra romantique français à la Meyerbeer, autant que Verdi. En ajoutant un acte entier, un final spectaculaire – la traversée de la mer Rouge par les Hébreux –, de nouveaux airs et chœurs et, enfin, un ballet, à son Mosè In Egitto, Rossini a voulu impressionner le public français et ya amplement réussi . Notre article.

Moïse et Pharaon de Giachino Rossini, mis en scène par Tobias Kratzer. Au festival d’Aix-en-Provence jusqu’au 20 juillet.

Expos

Au centre Pompidou, Tatiana Trouvé au sens de la désorientation

Dans la pénombre de la vaste salle du centre Pompidou, où se tient l’exposition de Tatiana Trouvé, certains de ses grands dessins, avec leurs fonds vert absinthe ou gris métallique, prennent un éclat incandescent tandis que d’autres, charbonneux, semblent camoufler leurs motifs dans le noirceur des lieux où ils sont suspendus à des fils. Tableaux volants, tous,cependant, supposent des espaces indéterminés qui pourraient être un atelier ou une galerie (puisqu’il y a des cimaises et des œuvres) dont on ignore cependant si l’expo est en cours d’accrochage (il y a des échafaudages) ou bien si le projet a été laissé en plan et puis abandonné aux folles, lianes et monceaux de terre qui l’envahissent. Notre article.

Tatiana Trouvé, le Grand Atlas de la désorientation, au centre Georges-Pompidou, à Paris (75003), jusqu’au 22 août.

Arles 2022 : « Evergreen » de Lukas Hoffmann, inventaire fertile

Lorsque, l’an dernier à la même époque, on faisait les présentations avec Christoph Wiesner, le nouveau patron des Rencontres d’Arles ne cachait pas, à titre personnel, son attrait pour les séries et les grands formats. Ce qui nous amène assez naturellement à Lukas Hoffmann, quadragénaire d’origine helvético-australienne, établi de longue date à Berlin après avoir vécu (et pris du galon) huit ans en France, où, justement, le directeur allemand l’a repéré en 2015 à Paris Photo – il a également exposé à la fondation Pernod Ricard, au Point du jour à Cherbourg, ou à la Filature de Mulhouse. Notre article.

«Evergreen» de Lukas Hoffmann au Monoprix (boulevard Emile-Combe, place Lamartine) jusqu’au 25 septembre.

Arles 2022 : « Une avant-garde féministe » fait un bien fougue

Pimpante, soigneusement maquillée, elle pose tout sourire avec un pot de confiture près du visage. En toile de fond, un papier à fleurs ringard. Ce portrait, quasi publicitaire, vante les plaisirs de la ménagère accomplie : ô qu’il est épanouissant de faire des conserves pour l’hiver ! Puis, cette photographie est rephotographiée avec des aiguilles qui transpercent la femme, façon vaudou. Dans cette série de six clichés très explicites, la femme disparaît progressivement, comme si l’artiste avait voulu jeter un sort à son modèle. Intitulé Destruction d’une illusion, ce travail fait littéralement exploser la femme au foyer dans une séance de torture à l’épingle. Il révèle aussi Karin Mack, née à Vienne en 1940, une des 126 femmes artistes de la collection Verbund – qui compte aussi 46 hommes artistes. Notre article.

« Une féministe d’avant-garde. Photographies et performances des années 70 de la collection Verbund», à la Mécanique générale jusqu’au 25 septembre.

Musiques

«Love, Damini»: Burna Boy contient des multitubes

Originaire de Port Harcourt et lointainement lié à Fela, Burna Boy a gravi l’Everest du mainstream à la vitesse d’une fusée pour y imposer non pas une couleur inédite, exotique, à une musique pop jusque-là trustée par les artistes anglo- saxons, ni agir pour la culture naija, dont il est le plus célèbre représentant, mais s’imposer lui-même, avec son goût et ses idiosyncrasies. Un savoir un mélange unique de dancehall suave, de reggae très mélodique, de pop en plastique et de r’n’b, gorgé de rythmes et moods ouest-africains – Gambie, Ghana, Bénin, Sénégal –, culturellement ancré bien au-delà des invités les plus emblématiques de ses albums précédents, Angélique Kidjo ou Youssou N’Dour, et dont Love, Damini prolonge très tranquillement le petit miracle, façon été indien. Notre article.

Amour, Damini de Burna Boy (Warner)

Deux Shell, electrolls libres

Voilà plusieurs semaines que les réseaux sociaux de la musique électronique ne bruissent plus que de ça : comment deux baltringues du nom de Two Shell monopolisent quasi tout l’espace médiatique dévolu à la dance music à la seule occasion d’un mini-album de cinq titres et d’une apparition décriée, pour le moins, sur la scène du festival barcelonais Primavera. Les puristes et les jaloux n’en peuvent plus, ils n’ont pas choisi ces deux gus indécents pour les représenter, leur musique est dégoûtante, ils ont sûrement les pires intentions commerciales en tête, c’est encore un coup du grand complot médiatique pour surexposer le pire de la création. Sauf que : de facto, qu’on l’aime ou non, leur musique n’est pas le moins du monde dégoûtante. Certes outrageusement mélodique, entêtante, usant de tropes bien identifiés dans des genres de dance music parmi les mieux appropriés aux plus vastes salles des festivals techno de la planète, elle est aussi : hyperactive, ludique, excessivement inventive, et durablement habitée par l’esprit du UK garage, cette exception culturelle britannique dont on retrouve les éléments esthétiques du dubstep à la jungle. Notre article.

Icônes, de Two Shells (Mainframe Audio)

Retrouvez chaque jour dans notre édition papier, les pages culture avec le mercredi, un survol complet des sorties cinéma et le week-end, des cahiers Images (photographies, BD, séries, jeux vidéos etc), Musiques et Livres. Plus d’actualité culture encore sur le site de Libération et dans notre newsletter quotidienne.

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