L’art de la formule choc : le “bouclier loyer”

En effet, nous commençons à en savoir un peu plus sur ce “paquet pouvoir d’achat” promis par le gouvernement il y a plusieurs semaines déjà ! Invité de BFMTV lundi 27 juin, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, n’est pas venu les mains vides. “Nous procédons maintenant en place un bouclier locatif, annonce Bruno Le Maire. Les loyers n’augmenteront pas, pendant un an, de plus de 3,5 %. Comme le prix de l’électricité n’ont pas augmenté de plus de 3,5 %. Comme les prix du gaz ont été gelés. Je pense que ce bouclier est le meilleur compromis pour tous.” Il y aura donc, vous l’entendez, un “bouclier loyer”, comme il y avait eu un “bouclier énergie”. Les locataires auront lassurance que, pendant un an, et quelle que soit l’inflation, leur loyer n’augmente pas de plus de 3,5 %.

Sur le fond, en termes de politique économique, il s’agit tout simplement d’un plafonnement de l’augmentation des loyers. Mais dès qu’on commence à parler de “plafonnement”, la question se pose naturellement de savoir à quel niveau sur fixe le plafond. En l’occurrence, c’est 3,5%, mais pourquoi pas 4, ou 3, ou moins ? Alors que l’idée d’un bouclier fait disparaître totalement du discours la question du seuil. Notre attention est moins fournie sur les modalités du dispositif, que sur sa raison d’être. Et précisément : cette raison d’être, Bruno Le Maire l’a brièvement évoquée. “Nous sommes au cœur du pic d’inflation. Raison de plus pour protéger nos compatriotes. Protéger ceux qui ont les plus grandes difficultés. C’est bien ça la logique de la protection que nous voulons apporter. Une protection qui est temporaire. Nous sommes là pour protéger.”

ONU “bouclier loyer” verser “protéger” les Français : la communication du gouvernement est déjà bien en place. On ne peut que constater l’habileté du gouvernement dès qu’il s’agit de forger une appellation marquante – ce que l’on appelle, en rhétorique, un exercice de nominalisation. Et d’ailleurs, ça ne s’arrête pas là. Bruno Le Maire voulait alerter sur le poids croissant de la dette nationale que l’inflation fait porter sur l’économie française. Il aurait pu le dire exactement en ces termes. Mais il a trouvé mieux. “Tout n’est pas possible parce que nous avons atteint la cote d’alerte sur les finances publiques.”

La “cote d’alerte sur les finances publiques” : ça fait peur. Alors, on ne sait pas très bien quelle est cette cote d’alerte, quand elle commence, ce qu’elle implique, mais peu importe. La formule est suffisamment forte pour porter, à elle seule, toute la communication. Et d’ailleurs, le gouvernement d’Emmanuel Macron n’en est pas à son coup d’essai. Le “quoi qu’il en coûte”le “en même temps”le “grand débat” : toutes ces formules marquantes ont permis de condenser, de cristalliser sur elles des pans entiers de l’action publique.

Le ministre français de l'Economie, des Finances, de l'Industrie et de la Sécurité numérique, Bruno Le Maire, prononce un discours lors du salon Vivatech des startups technologiques et de l'innovation à Paris le 15 mai 2022. (BERTRAND GUAY /AFP)

Il y a des contre-exemples, mais le paradoxe, c’est qu’ils sont tout aussi habiles ! Regardez par exemple commenter le gouvernement un communiqué au début du précédent quinquennat, quand il s’agissait de plafonner, non plus les loyers ou les prix de l’énergie, mais la taxation des dividendes versés par les entreprises. Emmanuel Macron n’a pas commis la même erreur que Nicolas Sarkozy en son temps. Il n’a pas parlé de “bouclier fiscal”, ce qui aurait sous-entendu qu’il était nécessaire de “protéger” les actionnaires. À la place, il a parlé d’une “taxe forfaitaire sur les revenus des dividendes.” Une “taxe forfaitaire, un anglicisme technico-incompréhensible, dont la principale vertu était précisément d’être difficile à décoder, et donc difficile à critiquer, pour les non-initiés.

Vous le voyez : numéroter avec force et clarté ce que l’on veut faire connaître, et de manière tortueuse sur ce que l’on veut cacher, c’est l’une des clés de la communication. Mais ne soyons pas dupes. Ne confondons pas les mots et les choses. Que les mots soient, ou non, bien trouvés, c’est sur les choses que nous devons nous forger notre propre idée.

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