L’art du consensus est aussi étranger à la politique française que le couscous à la cuisine japonaise

Dans nombre de pays, le résultat des dernières élections législatives n’aurait provoqué rien d’autre qu’un étonnement passager, une simple péripétie dans la vie de la nation. Aussitôt connu, on aurait commencé à étudier la possibilité de telle ou telle alliance, les sujets de désaccords existants entre les uns et les autres, les points de convergence à même de créer les conditions d’une dynamique gouvernementale.

En France, rien de tout cela. Dans la nuit, l’Allemagne aurait déclaré la guerre à la France que le désarroi n’aurait pas été plus grand.

Soudain, ce fut comme si la terre s’était ouverte sous les pieds de la démocratie française, menaçant de l’engloutir à tout jamais. On ne savait plus à quel saint se vouer et, dans ce grand vacillement où chacun se regardait en chien de faïence, les crocs déjà sortis et prêts à mordre, on autorisait que rien ne serait simple pour la majorité comme pour l’opposition.

C’est que l’art du consensus est aussi étranger à la politique française que le couscous à la cuisine japonaise. L’autre, l’adversaire, celui qui ne partage pas vos idées, est toujours vu comme le diable incarné avec qui ne serait-ce que discuterait ressemblait à un crime de haute trahison. En France, on ne négocie pas, on invective, on vocifère, on se crache au visage et on s’arc-boute sur ses principes comme un juif orthodoxe à ses papillotes.

J’ignore d’où vient ce particularisme hexagonal, cette sorte d’hystérie qui empêche des formations politiques de se retrouver autour d’une table afin d’œuvrer pour l’intérêt général. Comme si finalement, il était plus important de rester sur son quant-à-soi que de participer à la vie de la nation. Ou comme si se prêter à ce genre de pratiques signifiait renoncer à ses convictions, quand il ne s’agit que de trouver un terrain d’entente acceptable pour toutes les parties. Le pragmatisme n’est pas une défaite de la pensée mais bien plus un accommodement avec la réalité, la capacité de trouver des accords sans se renier pour autant, d’infléchir sa position afin de continuer à avancer.

Qu’est-ce que la démocratie si ce n’est une suite de compromis où, bon an mal an, on tâche d’œuvrer pour la collectivité tout en sachant que de parvenir à satisfaire les attentes des uns et des autres relève de la quadrature du cercle, de l’impossibilité métaphysique? Surtout en France, pays de l’introuvable concorde où l’on préfère laisser la rue dicter sa loi que de trouver un terrain d’entente.

C’est qu’à force de considérer l’autre comme un ennemi du genre humain –un danger pour la vie même de la patrie–, à le dépeindre comme un « ultralibéral » ous un «gauchiste extrémiste», on finit par croire en ses propres exagérations, rendant dès lors tout dialogue impossible. Logique mortifère dans laquelle on s’enfonce au risque de se perdre pour de bon. Quand avant même d’écouter ce que l’autre à dire, on dit d’avance « non », on cesse de faire de la politique pour sombrer dans un militantisme vain.

Qu’en période électorale, on pratique l’outrance et la surenchère verbale, la stigmatisation de l’adversaire, quoi de plus normal ? Mais que cette empoignade tous azimuts se perpétue après les résultats de l’élection, une fois le rideau tombé, voilà qui ne manque pas d’étonner. Car enfin, qu’est-ce que la politique Si ce n’est pas l’art du compromis, la possibilité de trouver un dénominateur commun à des points de vue est-elle considérée a priori comme irréconciliables ?

Sans pratique du consensus, la politique n’est que masturbation, ode stérile à sa propre gloire. On détient de s’opposer sans même réaliser que cet entêtement dessert la cause de ceux qu’on est supposé représenter. Si d’aucune manière, on n’influe sur la prise de décision, si on s’oppose pour s’opposer, si par principe existentiel on refuse toute inflexion, toute inclinaison à négocier, à quoi sert-on si ce n’est à entretenir sa condition de bourricot, d’individu sectaire incapable de tendre la main au service du bien commun ?

Autant jouer au tennis contre le mur de son garage sans ennuyer personne. Le problème étant que cette pratique de la terre brûlée où il n’existe nul salut hors les quatre murs de sa propre orthodoxie finit d’une manière automatique par faire monter les extrêmes. Étant donné que les partis du gouvernement se montrent incapables de gommer ou du moins d’attendre leurs différences pour aller de l’avant, l’électeur finit par conclure à leur parfaite inutilité. Et à voter la fois suivante pour des trublions chez qui l’amour de la patrie se confond avec la détestation de l’étranger.

Aussi faudrait-il considérer les résultats de dimanche dernier comme une chance pour la France. Le moment est venu de quitter ces postures adolescentes pour gagner en maturité et en responsabilité. Pour faire passer l’intérêt général avant les gratifications partisanes. Le pays n’est en rien ingouvernable, il est juste à la recherche d’un équilibre où l’invective doit s’effacer en permanence devant la nécessité de construire un avenir commun. Messieurs-dames les députésau lieu de s’opposer pour s’opposer, l’heure est venue de s’accorder.

De faire montre d’esprit d’ouverture. Et de tolérance.

Tolérance.

En voilà un joli programme de gouvernement, non ?

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