« Le corps des plantes a compensé à émanciper le corps des femmes »

INTERVIEW. – Pour sauver la planète, ne faut-il pas d’abord ouvrir les yeux ? Réenchanter notre rapport à la nature ? Dans un livre fascinant (1), Estelle Zhong Mengual, normalienne et historienne de l’art, nous invite à une révolution de l’attention.

La crise écologique qui nous menace tous dépendent de notre réponse collective, mais savons-nous vraiment de qui on parle lorsqu’on évoque l’effondrement de la biodiversité ? Si nous pouvions voir l’alouette ou la spiranthe d’été pour ce qu’elles sont, nous tisserions des relations fondées sur la gratitude et l’émerveillement avec le vivant, et, nous savons reliés, nous ferions tout pour préserver nos «parents éloignés». C’est le pari d’Estelle Zhong Mengual, qui met sur une métamorphose de notre regard, et relate son propre apprentissage dans un essai original et envoûtant. À fourrer illico dans tous les sacs à dos avant de partir en promenade champêtre.

Madame Figaro. – Apprendre à voir, cela commence par la couverture de votre livre avec ce somptueux tableau de l’Américain Tom Uttech, une œuvre sombre et surpeuplée ?
Estelle Zhong Mengual. – Effectivement, c’est un tableau crépusculaire, mais, si vous regardez attentivement, vous voyez se lever des présences, apparaître des loups, des ours et des élans qui vous regardent. Vous n’êtes plus seulement l’esthète qui produit ou admire le tableau, vous êtes vous-même observé. Ça me semblait être un bon point de départ pour ce renversement des points de vue, ce renversement de l’attention que j’explore et propose dans mon livre.

Apprendre à voir un paysage, une primevère ou un lombric, bref, le vivant pour ce qu’il est, ni comme un décor ni comme une ressource, ça suppose d’apprendre à muscler son œil, comme vous l’écrivez avec humour ?
Ça se travaille. On hérite d’un œil forgé par notre biographie et notre culture. Voir est aussi une manière d’attribuer la valeur, de hiérarchiser, de sélectionner dans le champ de l’attention ; si l’on en prend conscience et qu’on opère ce retour critique sur notre œil, on pourra le transformer. J’ai compris il y a plusieurs années que je n’y voyais rien ! Dans une prairie, je voyais des plats de vert et de la couleur. Tous ces êtres que nous perdons du fait de la crise écologique et que nous pleurons, je ne les connaissais pas. Je suis alors partie à leur rencontre.

L’évolution est un truc complètement dingue ! Quoi que je fasse, un lien insécable existe entre moi et les autres êtres. Nous avons une ascendance commune.

Estelle Zhong Mengual

Et vous avez commencé à étudier les plantes, inspiré par la démarche d’extraordinaires femmes naturalistes du XIXe siècle qui refusaient la vie « molle et sédentaire » ?
Il s’est passé en Angleterre au XIXe siècle quelque chose qui ne s’est pas produit en France : une vulgarisation de la pratique naturaliste. Tout le monde voulait en être. Plus qu’une mode, ce fut un moment culturel ! On achetait des filets à papillons, des terrariums, on partait en excursion, et, encore plus étonnant, de nombreuses femmes sont devenues naturalistes sans pouvoir insérer les sociétés savantes, en observant passionnément et humblement insectes, plantes et autour de champignons de chez elles. Leur vie tournait autour de cette activité qui leur a permis de s’émanciper. Cette existence élargie à d’autres vies adoucissait un sentiment de réclusion et de limitation. Leurs travaux alliaient observation et poésie, science et sensibilité, et elles écrivaient souvent à la première personne. Et puis, en observant à quatre pattes, en marchant dans les collines, elles libéraient leurs corps et leurs schémas corporels plutôt atrophiés. Les vêtements ont suivi, devenant plus adaptés à ces pratiques naturalistes ! Le corps des plantes a récupéré à émanciper le corps de ces femmes !

Vous citez l’une d’elles, Arabella Buckley (1840-1929) : « Si nous pouvions seulement tout connaître, les mille manières différentes qu’ont les êtres autour de nous de lutter et de vivre, nous serions submergés par l’émerveillement .» Ces naturalistes, Arabella Buckley ou sa consœur Frances Theodora Parsons, peuvent être des modèles pour nous toutes en 2022 ?
Elles ont été mes « passeurs », et je suis certain que nous avons besoin de médiateurs pour nous aider à accorder notre attention au vivant.

L’objectif avoué du livre d’Estelle Zhong Mengual : “Aider à résister au désenchantement du monde.” Service presse

Quel est l’objectif de votre livre, qui est un merveilleux objet d’érudition sur l’histoire naturelle et l’histoire de la peinture, ainsi qu’un vade-mecum à emporter en balade pour y saisir une façon de voir et de connaître cette fleur du point de vue de l’abeille ?
Aider à résister au désenchantement du monde, à tisser les savoirs scientifiques et la sensibilité pour mieux tenir compte du vivant et le défendre. Quand la crise écologique m’a secouée, j’ai tenté de contribuer à la rendre plus intelligible, mais étant en histoire de l’art, ça m’a semblé la pire discipline pour le faire : l’art et la nature traditionnellement se rencontre peu. L’art, c’est important, mais en termes d’effectivité politique sur une crise universelle, c’est la dernière roue du carrosse ! Et puis j’ai découvert le concept proposé par le philosophe Baptiste Morizot dans Manières d’être vivant (Éditions Actes Sud) : penser la crise écologique comme une crise de la sensibilité au vivant. Ça m’a ouvert les yeux.

D’où votre enquête sur la sensibilité au vivant dont on hérite via l’histoire de l’art occidental ?
Oui, j’ai voulu comprendre comment la peinture a construit notre œil à travers les natures mortes et les peintures de paysage. La nature y est un décor ou un papier peint, le symbole ou le miroir de nos émotions humaines. Une tulipe représente la fugacité de la vie dans une vanité de Philippe de Champaigne, la mer reflétée la solitude dans un tableau de Caspar David Friedrich, etc. La nature représentée pour autre chose qu’elle-même. Je me suis demandé comment on pouvait poser de nouvelles questions à des œuvres anciennes, dans notre héritage naturaliste, en faisant le pari qu’on pouvait faire émerger une autre sensibilité au vivant à partir de ces œuvres anciennes.

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Tisser d’autres relations, plus riches, plus intenses, avec le vivant, c’est prendre conscience, par exemple, de notre parenté avec les fougères, comme le firent ces naturalistes anglais du XIXe siècle ?
Oui, la parenté depuis Charles Darwin est double : elle est fondée sur la ressemblance, comme dans les familles humaines, mais aussi sur l’altérité. Ma parentalité avec la fougère remonte à deux milliards d’années. L’histoire de l’évolution nous lie et nous repose au vivant dans une parenté féerique, une parenté « étrangère ».

De quoi s’émerveiller, pour reprendre le terme de la naturaliste anglaise Arabella Buckley ?
Oui. Un émerveillement renouvelé devant un prodige surnaturel incarné dans chaque forme naturelle ! L’évolution est un truc complètement dingue ! Quoi que je fasse, un lien insécable existe entre moi et les autres êtres. Nous avons une ascendance commune. Connaître nos parents « alien », une mousse ou une grive musicienne, voilà de quoi nous émerveiller durablement et agir pour ce vivant en conséquence !

(1) Apprendre à voir. Le point de vue du vivant, d’Estelle Zhong Mengual, Éditions Actes Sud, 256 pages, 29 €.

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