Le groupe Indochine at-il diffusé un message «complotiste» pendant son concert anniversaire? – Libération

La pandémie de Covid-19 en Francedossier

Une phrase attribuée à l’écrivain russe Alexandre Soljenitsyne s’est affichée pendant le concert d’Indochine au Stade de France le 21 mai, « en soutien au peuple russe », suscitant des mauvaises interprétations.

Question posée par Virginie, le 26 mai

Bonjour,

Indochine fête cette année ses 40 ans de carrière avec une tournée anniversaire. Samedi 21 mai, le groupe a fait un arrêt au Stade de France pour un concert de grande ampleur. 97 000 personnes étaient réunies dans l’enceinte pour voir se la formation de Nicola Sirkis. Un écran géant a été installé en haut d’une tour construite pour l’occasion au centre du stade. Certains spectateurs se sont étonnés d’y voir apparaître un message récemment utilisé (notamment) dans la sphère des opposants à la vaccination contre le Covid-19. «Ils mentent. Ils savent qu’ils mentent. Ils savent que nous savons qu’ils mentent. Mais ils continuent à mentir.» La phrase, souvent attribuée à Alexandre Soljenitsyne, célèbre dissident du régime soviétique dans les années 70est fréquemment utilisé pour signaler la compromission supposée des autorités, et l’a été en particulier ces deux dernières années dans le cadre de la pandémie.

Un message politique

Interrogée par CheckNews, une collaboratrice d’Indochine s’étonne « qu’on n’ait pas reconnu la phrase d’Alexandre Soljenitsyne », et de l’interprétation erronée qui a été faite de ce message. Et d’expliquer que ce dernier « illustre la fin de la chanson les tsars» qui “dénonce les abus de pouvoir”. La phrase, selon elle, faisait ici référence à la guerre en Ukraine. Indochine a d’ailleurs publié vendredi soir un message en forme de mise au point sur les réseaux sociaux pour rappeler le choix de cette phrase, « en solidarité avec le peuple ukrainien ».

Une vidéo du concert filmée en intégralité par un spectateur et diffusé sur YouTube confirme que le message s’affiche sur l’écran géant au bout de 37 minutes de concert, pour clore la fin de la chanson les tsars du groupe. Ce morceau politique, sorti en 1987 sur l’album 7 000 dansesdénonce les pouvoirs autoritaires et parle de “révolution”, du “Che Guevara” ou lance encore “qu’ils nous foutent la paix”. Le clip avait provoqué un scandale en Italie et en Allemagne, car il contient des images des dictateurs Hitler et Mussolini. «On s’est interdit beaucoup de diffusions dans des pays. A l’époque, MTV commençait à arriver et ils ne pouvaient pas passer un truc où il y avait Hitler, Mussolini»analysait Nicola Sirkis, dans une interview à Pure Breaken 2020, où il revient sur l’histoire du tube.

Indochine “pas antivax, loin de là”

Le concert d’anniversaire d’Indochine lance par ailleurs plusieurs messages politiques défendus par le groupe pendant leur carrière. Il débute avec des images des grands moments de l’histoire, qui ont traversé l’actualité du groupe depuis sa création en 1981, de la victoire de François Mitterrand à la pandémie de Covid-19 en passant par les attentats du 11 septembre ou la chute du mur de Berlin. Juste avant de jouer les tsars, une image du présentateur du journal de 20 heures sur France 2, Laurent Delahousse, est projetée. Il délivre un message futuriste : « 33 °C à Paris cette nuit, les températures atteindront près de 55 °C et une grande partie des gouvernements pense toujours que ce n’est pas dû au réchauffement climatique et que la situation s’améliore bientôt. La bonne nouvelle est que le Covid-23 est cette fois éradiqué à l’échelle du monde.»

La collaboratrice d’Indochine précise auprès de VérifierActualités que “le groupe n’est pas antivax, loin de là”. En avril 2021, Nicola Sirkis précisait au micro d’Europe 1, qu’il n’était «pas du tout dans le mood des gens de la culture qui gueulent contre le gouvernement, comme si c’était eux qui avaient inventé le virus». Ajoutant qu’il «n’aimerait pas être à la place des membres du gouvernement, c’est un chantier horrible à gérer». Indochine avait également accepté de participer à un concert test à Bercy le 29 mai 2021, organisé par l’AP-HP et le Prodiss (syndicat national du spectacle musical et de variété), regroupant 4 000 personnes volontaires afin d’observer et étudier les niveaux de contamination, alors que les concerts debout étaient interdits depuis le debut de la crise sanitaire.

Une « citation sortie de son contexte »

Quant à la phrase, attribuée le plus souvent à Alexandre Soljenitsyne, son origine semble peu évidente. VérifierActualités a cherché dans les différents ouvrages du célèbre dissident mais n’en a pas retrouvé la trace. Nous avons retrouvé en revanche d’autres occurrences de phrases similaires, notamment en 2011 à la page 118 du livre de l’écrivaine russo-américaine Elena Gorokhova Une montagne de miettes : «Ils nous mentent, nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent mais ils continuent de mentir quand même, et nous continuons à faire semblant de les croire.» En anglais : «Ils nous mentent, nous savons qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent, mais ils continuent à mentir quand même, et nous continuons à faire semblant de les croire.» Elle y raconte son enfance en URSS et les conditions de vie difficiles liées au pouvoir soviétique en place. Contactée par VérifierActualités, l’écrivaine désormais installée aux Etats-Unis déplore l’usage de cette phrase dans les sphères complotistes. Elena Gorokhova se dit ainsi « désolée de voir que cette citation soit sortie de son contexte et utilisée par les propagandistes, que ce soit aux États-Unis ou en France ».

Pour autant, difficile de lui en attribuer la paternité. On retrouve en effet cette citation bien avant 2010, en 1994, dans le Rêve sacrifié : chronique des guerres yougoslavesde Daniel Vernet et Jean-Marc Gonin : “Je n’ai jamais vu des gens qui mentent autant, qui savent que vous savez qu’ils mentent, et qui conservent à mentir.” Ou encore bien plus tôt, dans un ouvrage sur la presse toulousaine parut en 1944, où une partie de la citation, « les communistes mentent, ils savent qu’ils mentent, ils savent que nous savons qu’ils mentent », est attribué au philosophe et journaliste Etienne Borne, mort en 1993.

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