Le marché de l’art se rajeunit

Les jeunes battent des records dans le marché de l’art cette année. Plus nombreux que jamais à collectionner des œuvres ou à investir dans l’art, ils prônent une démocratisation du marché à l’aide de nouvelles technologies. Tour d’horizon d’un univers en pleine ébullition, où la création artistique se rapproche de plus en plus de la finance.

Les collectionneurs de 38 ans et moins représentent désormais près de 60 % du bassin mondial d’acheteurs qui dépensent plus de 10 000 $ en oeuvres d’art par année. Il s’agit d’un record, selon le dernier rapport annuel de la firme UBS et de la foire Art Basel, échoué comme des références dans le domaine.

Bien que les oeuvres les plus chères soient toujours achetées par de plus vieux collectionneurs, les jeunes sont les plus enclins à acheter de l’art pour sa valeur en tant qu’investissement plutôt que pour ses qualités esthétiques, toujours selon le même rapport.

« Ce phénomène existe depuis longtemps, mais les technologies numériques ont exacerbé la vision de la création artistique comme un investissement », confirme Christine Bernier, professeure agrégée au Département d’histoire de l’art de l’Université de Montréal.

Elle explique que de nouvelles plateformes numériques et les NFT (jetons non fongiblesou jetons non fongibles, des certificats d’authenticité numériques associés à des œuvres virtuelles) attirent de jeunes investisseurs qui n’étaient auparavant pas reconnus par le marché de l’art, surtout parmi les mieux nantis.

Chefs-d’œuvre de la révolution

La plateforme américaine Masterworks, fondée en 2017, fait une percée impressionnante auprès des jeunes collectionneurs. Il s’agit du premier service au monde permettant aux utilisateurs d’acheter des pièces d’oeuvres (pour seulement 20 $) dans le but de les voir prendre de la valeur sur le ; c’est un peu comme ce que permet Wealthsimple avec des actions en Bourse, par exemple.

Les internautes y achètent des pièces d’œuvres qui appartiennent à l’entreprise et qu’elle compte revendre à profit après 3 à 10 ans de possession. Il est aussi possible d’acheter des parts d’œuvres que d’autres investisseurs rendus publics sur leur « marché secondaire ». La plateforme prend 20 % des bénéfices générés par les utilisateurs sur chaque vente d’œuvre, et retire les frais de gestion annuels de 1,5 % sur l’ensemble de leurs bénéfices.

Les chefs-d’œuvre comptent aujourd’hui 500 000 utilisateurs — dont la majorité est constituée de millénariaux — et 30 000 investisseurs qui commercialisent des œuvres. Bien que les « marchés secondaires » ne soient ouverts qu’aux Américains pour l’instant, l’entreprise affirme vouloir étendre la fonction à d’autres pays, notamment le Canada.

Toutes les oeuvres proposées sur la plateforme sont dites du « bleu-art de la puce », c’est-à-dire des pièces de grands maîtres susceptibles de connaître des montées fulgurantes sur le marché. On y retrouve de nombreux artistes vedettes tels que Banksy, Jean-Michel Basquiat, Yayoi Kusama et Andy Warhol.

« Nous essayons de renseigner nos utilisateurs sur l’art et sur le marché, mais nous leur présentons surtout les mérites de l’art en tant qu’investissement », explique Masha Golovina, cheffe des acquisitions de Masterworks.

Ce gestionnaire, qui travaille pour l’entreprise depuis sa fondation, raconte que les collectionneurs ont de moins en moins besoin de connaître l’art pour en acheter. Elle se félicite que ses utilisateurs reviennent « surtout pour des rendements élevés » à l’abri de l’inflation et des allées des marchés boursiers.

La croissance croissante des NFT et des galeries en ligne

Selon la plateforme Artprice, les NFT se sont imposées avec un record de ventes de 2,7 milliards de dollars pour l’exercice 2020-2021 (+117 %). Son dernier rapport indique que la tendance se confirme pour le premier trimestre de 2022.

La spécialiste en économie de l’art Christine Bernier soutient que les NFT restent surtout accessibles aux artistes et aux investisseurs initiés à l’univers des cryptomonnaies pour l’instant, bien qu’ils séduisent de plus en plus de jeunes novices.

À Montréal, la chic galerie Ox Society, ouverte depuis l’été dernier dans le complexe New City Gas, à Griffintown, s’est donnée comme mission de démocratiser l’accès aux NFT. On peut s’y balader gratuitement et y trouver des oeuvres numériques présentées sur des écrans, en vente pour plusieurs milliers de dollars.

« On se situe quelque part entre une expérience muséale et une galerie », explique le cofondateur Yannick Folla. Ce jeune entrepreneur souhaite non seulement vendre des oeuvres, mais aussi informer son public sur les NFT à travers des activités de médiation culturelle.

Yannick Folla explique que la plupart des acheteurs de NFT à sa galerie sont de jeunes investisseurs « qui pensaient du monde de la crypto ». Mais il est convaincu que ce marché devrait élargir sa clientèle d’année en année.

Un peu plus au nord du centre-ville de Montréal se trouve le premier espace d’exposition physique de la galerie virtuelle montréalaise Gallea. Située dans le complexe de l’ancienne Maison-Alcan, propriété de Guy Laliberté où se trouve aujourd’hui un incubateur de jeunes pousses, Gallea propose près de 10 000 oeuvres, physiques et numériques, sur le Web. Lancée en 2018, l’entreprise montréalaise est devenue la plus importante galerie virtuelle au Canada.

« On commercialise des artistes émergents qui se professionnalisent et dont la valeur des œuvres peut être appelée à augmenter », explique Guillaume Parent, fondateur et directeur de Gallea. Pour l’instant, les œuvres qui y sont vendues restent abordables et répondent surtout à des besoins personnels, mais l’entrepreneur est convaincu que les jeunes comme lui veulent investir davantage dans l’art avec les années. Il qualifie d’ailleurs la plateforme Masterworks d’« inspirante ».

Christine Bernier s’aperçoit donc que de nouvelles technologies séduisent toujours plus de jeunes investisseurs, et que ceux-ci voient d’abord dans l’art des occasions financières. Elle demeure cependant résolument optimiste.

Selon elle, les entreprises d’investissement telles que Masterworks et les ventes de NFT « prendront leur juste place », dans un contexte où « l’art non commercial » domine toujours dans les institutions. « Il n’y a jamais eu autant de pratiques différentes et autant d’art non commercial. Il y en a pour tous les goûts, c’est merveilleux. »

À voir en vidéo

Leave a Reply

Your email address will not be published.