Le Penseur de Rodin, le chef d’œuvre qui voulait vivre sa vie

Le Penseur de Rodin possède un don rare : l’ubiquité. Disséminée par dizaines à travers le monde, “L’autre Joconde de l’histoire de l’art” (comme l’écrit le journal belge l’Écho à propos de la vente récente chez Christie’s) n’est pas une œuvre unique. Modelée en argile par Auguste Rodin au début des années 1880, la statue existe en de nombreux spécimens : “Environ 45 moyens modèles et 23 ou 24 grands modèles, tous ‘originaux’, mais sans certitude précise sur ce décompte”, prévient Antoinette Le Normand-Romain, conservatrice générale du patrimoine honoraire et spécialiste de l’œuvre de Rodin. Un destin improbable pour cette sculpture qui, de plus, n’était pas vouée à s’illustrer en solo ; pour accéder à la notoriété, Le Penseur a dû changer de nom et commencer une double vie.

Libéré, délivré, Le Penseur claque la porte

Si les statues disposaient d’un état-civil, on y découvrirait que Le Penseur est un petit cachotier. “Au début des années 80, je me souviens de l’atelier, où l’ambiance était chaude”, aurait-il même écrit (s’il pouvait s’exprimer) en évoquant sa famille nombreuse : 200 autres statues avec lesquelles il a passé ses premières années. On découvrirait aussi que Le Penseur a changé de nom : Le Poète était son premier patronyme ; et si l’on creusait encore un peu plus (on va le faire, promis), on finirait même par lui trouver un air de ressemblance avec un certain Dante, célèbre personnage florentin de la fin du Moyen Âge…

Au commencement, cette statue méconnue a donc dû partager son piédestal avec nombre de voisins. Le support était un peu particulier : une porte, ou plutôt un projet de porte. L’œuvre avait été commandée à Auguste Rodin par l’État français, qui utilisait l’objet monumental pour orner la façade du futur musée des arts décoratifs. Le bâtiment devait être réparé à l’emplacement de feu le palais d’Orsay, dont il ne restait que de belles ruines après son incendie lors de la Commune en 1871. Un jour, le palais abandonné fut bel et bien remplacé mais pas par le musée ; en 1900, c’est la gare d’Orsay qui ouvre aux passagers avant, plus tard encore, de devenir le musée d’Orsay.

Sur cette porte, figurait donc Le Poète : certes un beau bébé (71 centimètres et 13 kilogrammes) mais loin d’être seul. “Environ 200 figures y ont été modelées par Auguste Rodin”précise Antoinette Le Normand-Romain. La Portevisible aujourd’hui en plâtre aux musées Rodin et d’Orsay (et en bronze dans beaucoup d’autres lieux), mesure 6,35 mètres de haut pour 4 mètres de large. Le Poète est placé en haut, au-dessus des deux battants de La Porte de l’Enfernom complet de cette œuvre, adapté en référence au poème L’Enfer de Dante Alighieri. L’écrivain florentin des XIIIe et XIVe siècles était très à la mode du temps de Rodin.

Le Penseur, d'abord appelé Le Poète, a commencé par orner le tympan de la célèbre Porte de l'Enfer de Rodin.  Le Poète représentant Dante.
Le Penseur, d’abord appelé Le Poète, a commencé par orner le tympan de la célèbre Porte de l’Enfer de Rodin. Le Poète représentant Dante.

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– Groupe Prisma/Universal Images




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Le sculpteur a choisi de représenter Dante mais en s’affranchissant des conventions. « Le poète apparaît nu, seulement vêtu d’un discret bonnet médiéval, dans un hommage à tous les poètes admirés du sculpteur : Baudelaire, Hugo… »explique Antoinette Le Normand-Romain. « Rodin aimait beaucoup les artistes romantiques et pas seulement les écrivains : Eugène Delacroix, François Rude, Jean-Baptiste Carpeaux… Ce côté noir et tourmenté ». Le style se retrouve dans la Porte de l’Enferqui s’inspire aussi de la porte monumentale de l’église de la Madeleine, du baptistère de Florence, mais également du Jugement Dernier de Michel Ange, que Rodin a pu voir à Rome.

Rodin a 40 ans quand il commence La Porte de l’Enfer : “Mais il faut imaginer les choses”raconte Antoinette Le Normand-Romain. “Dans l’atelier du sculpteur, un grand cadre en menuiserie soutient La Porte et Rodin y placent successivement les figures qu’il a modelées séparément. Donc, dès le début des années 1880, toutes les figures destinées à La Porte ont une ‘double vie’ : une vie intégrée à La Porte et une vie autonome (Le Baiser a aussi suivi ce chemin). Rodin montre ces figures dans des expositions et il en fait des bronzes, qu’il est prêt à vendre.

L’acte de nouvelle naissance du Penseur a lieu en 1903 quand Rodin décide d’agrandir la statue. L’œuvre a alors déjà commencé à acquérir une notoriété en étant exposer sans La Porte et fini par délaisser son ancien nom. L’ex Poète devient une nouvelle sculpture lorsqu’elle est fondue dans un bronze de grand format : 1m89, presque trois fois plus grand que l’original. “C’est une lapalissade de dire cela mais elle occupe différemment l’espace et le public la perçoit de façon totalement différente”, décrit Antoinette Le Normand-Romain. C’est le début de la célébrité.

Rodin et un de ses penseurs, en 1903.
Rodin et un de ses penseurs, en 1903.

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Chef d’oeuvre en série

Environ 70 modèles de Penseurs coexistant, moyens et grands formats, a donc patiemment compté Antoinette Le Normand-Romain en épluchant les archives. “C’est la grande différence avec d’autres chefs d’œuvre effectivement : un tableau est une chose unique. Mais pour la sculpture, c’est différent !« Cette forme d’art est plus collective et passe par des phases de moulage et l’intervention de nombreux assistants : mouleurs, fondeurs, spécialistes du marbre ou du bronze… « On peut en faire un, dix, cinquante… »

La sculpture étant un métier qui coûte cher, rien ne s’oppose à la multiplication des exemplaires, d’autant que Le Penseur grand-format rencontre un franc succès, en étant aussi investi d’un nouveau sens : “L’œuvre incarne à la fois la pensée, le monde de la science et de la réflexion avec cet homme assis, la tête appuyée sur la main. Mais c’est aussi un corps très puissant, qui pourrait être un homme du peuple, un ouvrier : ce n’est pas une sculpture sur la pensée qui serait réservée au monde des savants ou de l’aristocratie. Ce double aspect, esthétique et politique – on est en plein dans la montée des socialismes -, fait que la statue plaît à tout le monde”décrit Antoinette Le Normand-Romain, “même si, au passage, le rapport avec Dante est complètement oublié !”

Le premier grand format fondu en bronze est envoyé aux États-Unis en 1904 pour l’exposition internationale de Saint-Louis ; la sculpture est aujourd’hui à Louisville, dans le même état du Missouri – “Mais Rodin ne la trouva pas très réussi et il était content qu’elle soit le plus loin possible”. Le deuxième bronze est aussi aux États-Unis, à Détroit, mais avait d’abord été envoyé en Allemagne, à Lübeck, dans la propriété du Dr Max Linde, un mécène de l’époque : la statue a d’ailleurs été peinte par Edvard Munch dans ce cadre en 1907. Quant au troisième bronze, il est visible aujourd’hui dans le jardin du musée Rodin : il s’agit du modèle offert à la ville de Paris et placé devant le Panthéon en 1906 avant de rejoindre finalement le musée.

Le Penseur exposé à la Alte Nationalgalerie, à Berlin, en mai 2020.
Le Penseur exposé à la Alte Nationalgalerie, à Berlin, en mai 2020.

©AFP
-John Macdougall




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“Tous ces originaux ont été fondus sous le contrôle de Rodin, puis du musée après la mort de l’artiste en 1917 qui a récupéré ses droits d’auteur”précise Antoinette Le Normand-Romain. “Jusque dans les années 1960, il n’y avait pas de limites au nombre d’originaux : plus une œuvre était appréciée et plus elle était reproduite. Mais l’État s’est préoccupé de la question et a fini par décréter une limite de 12 pour le marché de la sculpture : on parle d’originaux en deçà et de reproductions au-delà. Mais évidemment, on ne peut revenir en arrière ! Et tous les Penseurs qui avaient déjà été fondus ont gardé leur statut d’originaux.

Tous ces “originaux” ont toutefois chacun leurs particularités en fonction de la qualité de la fonte, de la patine donnée au bronze, de la façon dont il a été conservé – en intérieur ou en extérieur – et de l’histoire de chaque modèle. Une certitude cependant : l’original du Penseur, modelé en argile des mains de Rodin, n’existe plus. “Il a été détruit dans l’opération de moulage car la matière, la terre cuite, est très difficile à conserver”.

En revanche, les moules demeurent, “peut-être pas les originaux, car Rodin possédait un atelier qui produisait en continu et on peut imaginer qu’il y avait plusieurs moules”. Le musée Rodin conserve d’ailleurs ces précieux outils de travail dans une grande réserve qui fascine les visiteurs autorisés : photographes, documentaristes… Rodin a donc aussi changé la façon de faire de la sculpture en multipliant les exemplaires d’un même modèle. Après lui, Maillol, Picasso l’ont imité, s’inspirant eux aussi à leur niveau de ce fameux Penseur.




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