les artistes africains séduits par les NFT

Pour ne rien manquer de l’actualité africaine, inscrivez-vous à la newsletter du Monde Afrique depuis ce lien. Chaque samedi à 6 heures, retrouvez une semaine d’actualité et de débats traités par la rédaction du Monde Afrique.

« Le pouvoir de l'âme », de Delphine Diallo.

Une devanture sans porte dans une artère passante de Tunis. Derrière le hublot, une œuvre numérique est diffusée sur un écran. Voici Mono, la toute première galerie en Afrique a entièrement évolué aux jetons non fongibles (NFT), ces certificats de propriété numérique inscrits dans la blockchain et adossés aux cryptomonnaies qui, depuis un an et demi, hystérisent le marché de l’art. « Les passants sont hypnotisés, ils se demandent quel est cet ovni au beau milieu de la médina »sourit Kenza Zouari, cofondatrice de l’espace avec Shiran Ben Abderrazak.

Voilà encore un an, le grand public ignore tout de cette technologie connue des seuls férus de l’art numérique. Tout bascule le 11 mars 2021 lorsqu’une œuvre de Beeple, un artiste américain parfaitement méconnu, s’adjuge pour la somme mirifique de 69,3 millions de dollars (58,2 millions d’euros à l’époque) chez Christie’s. De nombreux artistes s’engouffrent dès lors dans la brèche, y compris en Afrique. En octobre 2021, le crypto-artiste nigérian Osinachi a ainsi vendu cinq NFT inspirées des piscines du peintre anglais David Hockney pour 214 000 dollars chez Christie’s. Le trentenaire en est convaincu, « c’est le seul moyen d’attribuer une valeur à notre travail en le liant à un certificat d’authenticité ».

Lire aussi : Le NFT du mandat d’arrêt de Nelson Mandela vendu plus de 130 000 dollars en Afrique du Sud

Et parfois l’unique moyen de se faire connaître. Rien n’est plus dur, en effet, que de forcer les portes du monde de l’art traditionnel, qui ne fait pas toujours bon accueil aux artistes noirs. « Sur les plateformes, sur regarde moins la couleur de peau et l’origine des artistes »remarque la photographe franco-sénégalaise Delphine Diallo.

« Les NFT donnent une autonomie et une sécurité »

La jeune femme installée à New York a pourtant hésité lorsqu’en novembre 2021 la plateforme Quantum l’a contactée pour vendre sous forme de NFT 100 images tirées de sa série photographique « Divine ». « Mais en une heure et demi, j’ai vendu 100 œuvres pour 100 000 dollars, c’était surréel », raconte-t-elle, encore ébahie par la performance. Depuis, Delphine Diallo n’a cessé de convaincre ses confrères africains à prendre le train en marche. « Pourquoi donner 50 % à une galerie, attendre un ou deux mois avant d’être payé ?interroge-t-elle. Les NFT donnent une autonomie et une sécurité. »

Sa consœur Linda Dounia Rebeiz, 27 ans, affirme aussi que les NFT ont changé sa vie : « Quand j’ai découvert cette technologie voilà un an et demi, je me suis dit que c’était le meilleur moyen de lancer ma carrière d’artiste. » Non seulement elle vit aujourd’hui de son travail, mais la notoriété acquise en ligne lui a ouvert les portes de la galerie Cécile Fakhoury, basée à Dakar et Abidjan, avec laquelle une collaboration a été engendrée. « J’ai l’impression d’être beaucoup plus respectée depuis que je suis une artiste NFT »renchérit Delphine Diallo.

Lire aussi Au Nigeria, artistes et entrepreneurs prennent le virage du crypto-art

Pas si simple, malgré tout, d’exister dans la jungle numérique. « Ce n’est pas aisé de créer une communauté et de rester dans le coup, car les choses évoluent très vite », reconnaît le créateur et directeur artistique marocain Muhcine Ennou, qui vit à Amsterdam. Pour Linda Dounia Rebeiz, le salut passe par le collectif : « Il faut travailler ensemble, mutualiser les ressources pour avoir plus de force et de visibilité en groupe. » La jeune femme a ainsi créé Cyber ​​Baat, un collectif d’artistes d’origine africaine regroupés en une organisation autonome décentralisée sur la blockchain.

Faible qualité des connexions Internet

Mais il est d’autres obstacles plus concrets à surmonter, à commencer par la faible qualité des connexions Internet, lestées par les coupures d’électricité réalisées en Afrique. Les NFT ne sont pas non plus sans conséquences sur l’environnement. Le coût écologique d’une seule transaction Ethereum (la monnaie numérique de référence de ces jetons) équivaut ainsi à la consommation d’électricité d’un Européen pendant quatre jours. Pour compenser l’empreinte carbone de ces jets énergivores, la plateforme sud-africaine The Tree propose aux artistes de collaborer avec une organisation de la ville du Cap, Greenpop, pour planter des arbres.

Lire aussi Au Ghana, l’avant-garde artistique gagnée par la fièvre des NFT

Autre écueil, les politiques gouvernementales africaines en matière de cryptomonnaie, y compris dans les pays les plus versés dans les actifs numériques. Malgré l’appétence des Nigérians pour les actifs numériques, la banque centrale du pays fait depuis plusieurs mois la guerre aux cryptomonnaies. « Cela rend difficile la conversion de mes recettes en monnaie locale », se désole Osinachi. En Tunisie, l’achat de cryptomonnaies n’est pas interdit. « Mais on n’a pas supprimé le droit de détenir des euros ou des dollars, seules monnaies convertibles en crypto », reconnaît Kenza Zouari. Malgré ces difficultés et les yoyos du marché, elle en est sûre : la rue vers les NFT n’est pas prête à s’arrêter.

Des NFT pour décoloniser le patrimoine artistique

Pour neutraliser l’esprit vengeur de leurs ennemis défaits, les Pende, un peuple bantou d’Afrique centrale, avaient pour habitude de sculpter des personnages figuratifs en bois à leur effigie. Ils avaient ainsi façonné une sculpture pour enfermer l’esprit de Maximilien Balot, un officier belge tué lors d’une révolte au Congo en 1931.

L’objet se trouve aujourd’hui au Virginia Museum of Fine Arts de Richmond, aux États-Unis, qui, pour l’heure, n’a pas l’intention de le restituer. Dans l’espoir de le faire pincer, un collectif d’artistes congolais, la Congolese Plantation Workers Art League (CATPC), un produit en février une édition de 300 NFT de cette sculpture, au grand dam du musée américain, qui estime que l ‘action contrevient à sa politique d’image en accès libre.

Le site Internet nigérian Looty s’inscrit dans une même démarche en vendant des NFT réalisés à partir de scans 3D d’objets pillés en Afrique, présents dans les collections des grands musées révélés. Près d’un quart des recettes servira à financer des bourses pour des artistes africains âgés de moins de 25 ans. Prochaine étape pour Looty : la construction d’un musée virtuel dans le métavers, un monde virtuel interactif, pour abriter les objets rapatriés.

Leave a Reply

Your email address will not be published.