Les hydrocarbures et l’art de la courbette


epuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, il est devenu commun en Europe d’appréhender le monde en deux grandes catégories : les démocraties occidentales et les régimes autoritaires. L’idée sous-jacente à cette classification est de tracer une frontière imperméable entre les États fréquentables et les autres, les États parias. À longueur d’échanges, les commentateurs agitent à profusion ces deux concepts, alors que les caméras nous bombardent d’images de gens ordinaires trimballant leurs baluchons, ici et là, de la Pologne à la Hongrie, de la Roumanie à la Moldavie, sans compter les déplacés à l’intérieur même du pays.

Depuis des mois, à chaque bulletin d’information, des femmes et des enfants jetés sur les routes de l’exil essaient de se frayer un chemin parmi nous. Leur misère interpelle sans cesse notre humanité. Que faire ? Dressés comme un bouclier, prêts à agir comme dans les Trois Mousquetaires, les membres de l’Otan se serrent les coudes sous l’impulsion américaine. Allez, allez, so, so-solidarité avec l’Ukraine ! « Un pour tous, tous pour un », suivant la célèbre formule popularisée par Alexandre Dumas.

Desserrer le robinet

Cette nécessaire solidarité des uns envers les autres, accompagnée de ce généreux élan d’humanisme semble, néanmoins, s’arrêter aux frontières de l’Europe. Comme si la géographie prévalait sur le respect de la dignité humaine. À l’« extérieur », l’intransigeance démocratique se ramollit au gré des conjonctures politiques et économiques et devient une variable ajustable, comme en témoigne la visite de Joe Biden au Moyen-Orient. Dans le cas du président américain, ce « relâchement » est présenté un peu comme un acte patriotique.

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En cette période de vaches maigres, desserrer le robinet des hydrocarbures devient l’impératif suprême du « bon père de famille ». Ceux qui se montraient attentifs à la souffrance sur le continent européen affichaient un tout autre visage au Moyen-Orient et se transformaient en de grands cyniques, des calculateurs, des monstres froids. D’ailleurs, n’ont-ils jamais cessé de l’être ? Mieux vaut se rendre à l’évidence : le dollar est maître et l’or noir est roi. Seuls comptent les intérêts… et les intérêts de certains États comptent plus que d’autres.

À chacun ses chouchous

Vu de Riyad, la presse est unanime. Joe Biden une offre à Mohammed ben Salmane (MBS) un retour en force sur la scène internationale, après une éclipse de quelques années à la suite de l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul en octobre 2018. L’art de la courbette n’est pas une exclusivité américaine. Loin de là. Le président Macron dispose aussi de certains talents dans la matière. À chacun ses chouchous. MBS pour Biden et MBZ (Mohammed Ben Zayed Al Nahyane) pour Macron. En dépliant le tapis rouge à ce dernier, président des Émirats arabes unis, Macron s’assure d’un coussin énergétique. La guerre au Yémen semble déjà oubliée. Le chapitre est fermé. Le dossier est classé. Les gamins yéménites peuvent crever et leurs os se dessécher, personne ne leur portera secours, d’autant plus que cette guerre se déroule sans caméra. Le prix du carburant à la pompe est trop élevé pour se laisser distraire par de pauvres gamins rachitiques.

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C’est le temps des affaires. Et les États-Unis en compétents beaucoup en Arabie saoudite puisqu’ils fournissent au royaume l’essentiel de son équipement militaire et civil dont ils assurent l’entretien. Cela comprend aussi bien des appareils électroniques de navigation que de télécommunication, et la modernisation du réseau téléphonique ou de la flotte aérienne. Avec l’incursion de Moscou dans la région, la nervosité des Américains est de plus en plus grande. Alors, il ne reste qu’à ressusciter ce vieux principe comme le monde qui veut que les ennemis de mes ennemis soient mes amis, en fonction des alliances exécrables qui continuent de régir les relations internationales. Le Yémen n’est qu’une victime collatérale d’une guerre régionale impitoyable déclenchée en 2015 qui fait de l’Iran un pays paria et de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis des États fréquentables. Comme toujours, tout est une question de perspective.

Un besoin pressant de liberté

Dans les deux théocraties islamiques que sont l’Iran et l’Arabie saoudite, les régimes sont impitoyables à l’endroit des femmes, des dissidents, des minorités. Au royaume des Saoud, le Coran et la sunna remplacent la Constitution alors qu’en Iran, la souveraineté du peuple repose sur la « justice coranique ». La charia résout tout, on vous dit ! En mars dernier, le blogueur saoudien Raïf Badawi est sorti de sa prison dans laquelle il a croupi pendant dix ans pour confronter désormais une plus grande prison, son vaste pays. Là-bas tout comme en Iran, un mot de travers et, en un clin d’œil, vous voilà accusé d’« insulte à l’islam ». Depuis le début du mois de juillet, les cinéastes iraniens Jafar Panahi, Mohammad Rasoulof et Mostafa al-Ahmad sont incarcérés. Partout et à tous les niveaux, le besoin pressant de liberté se fait sentir. Mais qui osera soutenir ces démocrates ?

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* Politologue et écrivaine, Djemila Benhabib travaille à Bruxelles au Centre d’action laïque (CAL). Elle est née à Kharkiv (Ukraine) et a grandi en Algérie, pays qu’elle a dû quitter en 1994 après une condamnation à mort du Front islamique du djihad armé. Elle s’est réfugiée avec sa famille d’abord en France, puis a vécu au Québec, où elle a milité en faveur d’une loi sur la laïcité de l’État. Autrice de plusieurs essais, parmi lesquels « Ma vie contre-Coran », elle a reçu de nombreuses récompenses internationales. Son dernier ouvrage : « Islamophobie, mon œil ! » (Kennes, 2022).


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