“Miss.Tic est partie sans une reconnaissance suffisante de son oeuvre”

“Un bon artiste est un artiste mort” avait glissé dans une de ses oeuvres le célèbre (street-)artiste et pochoiriste Miss.Tic. La disparition à 66 ans ce dimanche de celle qui a enchanté pendant des années les rues de Paris de femmes accompagnées de slogans aussi poétiques que politiques a entraîné de nombreux hommages. C215 alias Christian Guémyartiste peintre et pochoiriste, qui peint depuis 2005 et célèbre notamment pour ses hommages à Simone Veil sur des boîtes à lettres, se félicite de ces réactions mais il s’emporte contre cette reconnaissance trop tardive de Miss.Tic et de son art.

Vous connaissez personnellement Miss.Tic ?

Oui, c’est un petit milieu. On se connaissait tous et une de ses dernières publications avait eu lieu dans un livre que j’ai fait paraître chez Eyrolles il y a deux ans. Sa disparition m’a fait beaucoup de peine. Après, je n’étais pas du tout l’un de ses proches parce que je suis un peu plus jeune qu’elle, j’ai 49 ans et je fais partie de la deuxième génération de street artist et de pochoiristes. Elle était de la toute première génération. Elle a commencé en 1985. C’est la première femme à peindre des pochoirs à Paris. Et c’est quelqu’un qui a peint sans s’interrompre pendant toute sa vie. Donc, c’est quelqu’un qui m’a énormément inspiré, un maître pour moi. Si elle n’avait pas été dans les rues de Paris, elle et d’autres comme Jérôme Mesnager ou Jef Aérosol ou Speedy Graphito quand j’ai commencé à peindre dans les rues de Paris en 2005, je ne l’aurais pas fait.

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En quoi vous at-elle inspiré ?

Je ne sais pas si je peux vraiment livrer un témoignage ou une analyse critique de son travail. Ce n’est pas à moi de le faire. Il existe des critiques d’art, des curateurs, des gens qui font très bien. Moi, je suis juste quelqu’un qui aujourd’hui est un peu indigné. Je me réjouis que vous m’appeliez pour me faire parler de Miss.Tic et qu’il y ait autant de réactions à son décès comme à pu le faire la ministre. Mais en réalité, cela me révèle surtout que cet artiste est parti sans une reconnaissance suffisante de son travail. Et ça, je le sais parce que je l’avais entendu plusieurs fois manifester à ce sujet.

Miss.Tic n’a jamais eu d’expo muséale individuelle. Elle n’a jamais eu de décoration, même pas les Arts et lettres. Il n’y a pas une de ses oeuvres, ni à Beaubourg, ni dans les grands musées.

Je sais que les journalistes ont soutenu son travail et je vous en remercie, parce qu’elle était passée à France Culture, à Radio France, avec plusieurs articles dans Libé ou Mediapart. Elle a une reconnaissance journalistique, mais sur le plan institutionnel, une sorte de plafond de verre fait que, parce que l’art urbain est une culture considérée comme une culture populaire, on a des petits regrets un peu condescendants quand les artistes disparaissent. Mais en réalité, j’aurais préféré que, de son vivant, elle ait pu connaître la joie d’avoir une exposition muséale individuelle, dans un musée des Beaux-Arts, parce qu’elle le méritait. J’aurais préféré savoir qu’elle ait pu être faite chevalière des Arts et des Lettres. J’aurais préféré finalement savoir qu’elle ait eu vraiment une consécration et que l’on n’ait pas attendu, comme une de ses toiles le dit, qu’elle soit une artiste morte pour se réveiller et s’apercevoir qu’on avait Miss.Tic dans nos rues. Aujourd’hui, les œuvres qui sont dans Paris, elles, sont toutes fragiles. D’ailleurs, elles sont souvent détériorées. Son patrimoine va disparaître assez rapidement. Je constate que la nouvelle ministre de la Culture a regretté son départ, ok, on prend acte de ce progrès. Mais on peut avoir d’autres regrets, notamment ne pas avoir entrer en collection ses œuvres.

C’est quelqu’un qui a quand même souffert de cela.

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Et ce manque de considération va au-delà d’elle selon vous.

Oui, cela parle aussi de toute une forme d’art. Et je ne le dis pas avec amertume à titre personnel, parce que j’ai un parcours institutionnel pour le coup, et j’ai même été décoré. Donc ce n’est pas une plainte personnelle. Je pense plutôt à d’autres artistes encore vivants et dont la consécration institutionnelle, en particulier par le ministère de la Culture, est très faible très. On attendra certainement encore qu’ils disparaissent. Je pense à Jérôme Mesnager, à Jef Aérosol. Pignon-Ernest a attendu 71 ans pour avoir sa première rétrospective dans un musée municipal, au Mamac de Nice. Là, il va revenir à l’Académie, il a 74 ans. On peut dire que c’est quand même terrible. Je pense à Robert Combas dont aujourd’hui la reconnaissance institutionnelle reste extrêmement faible et ce sont des gens qui, je pense, favoriser de cela.

Sur une dichotomie en France. On va récompenser de beaucoup les directeurs d’opéras, etc., parce qu’ils sont dans des arts quand même assez élitistes. Et le ministère de la Culture a un positionnement extrêmement élitiste. Mais quid de la reconnaissance pour les artistes urbains ? Tout le monde les connaît. Il y a un auditoire incroyable, on en parle, mais dès qu’il s’agit de passer aux choses sérieuses, il y a un plafond de verre. Je suis un peu révolté de voir tout ce corpus de lamentations alors que de son vivant cela ne se bougeait pas beaucoup.

Vous ne voyez pas du tout de changement ces dernières années dans la considération du street art ?

Non, il n’y a pas de changement. Non, précisément pas.

Vous savez combien d’artistes urbains sont chevaliers des Arts et Lettres en France ? Trois. Vous savez combien d’artistes urbains ont eu la Légion d’honneur en France ? Un, JonOne [NDLR : L’artiste américain John Andrew Perello a été fait chevalier de la Légion d’honneur par le président de l’Assemblée nationale en février 2015]. Combien d’artistes urbains sont en collection à Beaubourg ou au Musée d’Art moderne ? Zéro. Vous voulez connaître la notoriété d’un Space Invader ? Ce sont des millions de personnes. Et il n’y a rien, rien. Space Invader est un artiste qui mérite une rétrospective de son vivant. On ne va pas attendre que cela se passe mal. Des artistes comme Mesnager ont des parcours exceptionnels, que tout le monde connaît depuis les années 80, et on va attendre qu’ils disparaissent un par un pour leur donner une véritable audience institutionnelle, une véritable reconnaissance. Je suis désolé, mais je trouve ça irritant.

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Tout ça parce qu’il y a la condescendance de dire c’est un art populaire. On s’abrite aussi sur le fait que “Oh, mais bon, c’est éphémère. Ce sont des gens qui sont alternatifs, peut-être qu’ils n’en voudront pas de la reconnaissance”. Mais bien sûr ! Quand on voit le parcours de Miss.Tic, à chaque fois qu’il lui a été proposé quelque chose, elle l’a accepté : un timbre, une fresque, des participations à des expositions comme au musée de la Poste. Elle a toujours participé. Et l’art urbain, tout comme la bande dessinée, tout comme la figuration libre, c’est un art, il faudra attendre que l’on soit mort pour que le ministère de la Culture apprécie réellement ce qu’on a fait.

Le public est là, l’œuvre est là, la presse à suivre. Mais dans la dimension institutionnelle, on va parler d’art populaire, vous voyez ce que je veux dire. Comme s’il fallait que l’art soit impopulaire pour qu’il y ait une accréditation institutionnelle. Il faudrait que l’art soit impopulaire parce que, comme le disait Bourdieu, le goût des élites est le goût du goût du peuple. Le travail de Miss.Tic est unanimement apprécié et il y a vraiment une pluie d’éloges aujourd’hui. Il a été tellement apprécié qu’elle n’a eu aucune reconnaissance. C’est ce qui m’irrite.

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Pour la survie de son œuvre, comment arriver à la préserver ?

J’en ai parlé hier avec le maire du 13ᵉ arrondissement, Jérôme Coumet, je pense qu’il va y avoir une opération pour tenter de mettre sous plexiglas certaines de ses œuvres. Il est possible aujourd’hui de patrimonialiser aussi en imposant des films protecteurs sur certaines de ses œuvres. Ce serait chouette qu’elle ait symboliquement une rue à son nom. Le Conseil de Paris en décidea. Mais en fait, on s’abrite toujours à dire ce sont des artistes de rue, des artistes urbains. Mais Miss.Tic faisait des oeuvres de galeries depuis trente ans, amovibles, collectionnables. Ce n’est pas compliqué de conserver ses œuvres. Il faut juste que l’État en fasse l’acquisition, lui organiser une rétrospective, et avec la rétrospective qu’il y ait une monographie sérieuse sur son travail. Voilà. Parce qu’il n’y a pas que l’idée que “Ah, c’est un art éphémère”. Mais ce n’est pas du tout un art éphémère. Prendre une photographie des œuvres de Miss.Tic a été fait des centaines de milliers de fois, il suffit de compiler, et d’en faire une belle monographie. Une monographie n’est pas éphémère. Entrer dans les collections du musée d’art moderne, ce n’est pas éphémère. C’était une artiste à part entière. Elle l’a toujours revendiqué. Elle ne s’est pas contentée de peindre dans la rue. Elle a fait des timbres, des affiches de films. C’était une artiste diverse, c’était une artiste, pas une street artiste.

C’est tellement commode de réduire l’art urbain à l’art urbain. Non, pas du tout. Les artistes urbains font tout un tas de choses : des sculptures, des fresques. Ils font aussi des œuvres pour les galeries, pour les musées. Elle a participé aux expos dans les musées, ses participations au musée de la Poste ont montré bien qu’elle était capable de faire autre chose que de peindre dans la rue. Jamais vous ne me posez la question de savoir commenter sur va conserver des œuvres de Picasso. Jamais. Cela montre bien tout l’a priori qu’il peut y avoir sur la chose. Comme si Miss.Tic se réduisait à ce qu’elle a peint dans la rue. Et sa postérité est bien plus vaste que de protéger un pochoir au coin d’une rue. J’espère que le ministère de la Culture va se réveiller et faire un peu plus qu’un tweet.

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