Omar Victor Diop et Françoise Huguier : l’Afrique loin des clichés

Aujourd’hui, La Grande Table d’été propose une rencontre avec deux photographes qui définissent leurs objectifs sur des paysages, subliment l’arrondi d’un visage ou la profondeur d’un regard, immortalisent des familles ou retournent sur des lieux de leur enfance. Omar Victor Diop un grandiose au Sénégal, tandis que Françoise Huguier a vu remonter en elle des souvenirs troubles d’une enfance en Indochine française. L’un nous convie dans son studio photo dakarois, l’autre nous invite à un voyage dans le temps au fil de près de quarante ans de carrière. On pourra découvrir les clichés de Françoise Huguier dans le cadre du festival Visa pour l’image à Perpignan, du 27 août au 11 septembre dans une rétrospective titrée “Toute” en retrait. Omar Victor Dioplui, expose ses clichés sur l’esplanade du lac d’Allier dans le cadre de Portrait(s)au rendez-vous photographique de Vichy jusqu’au 4 septembre, dans sa rétrospective nommée Les nouvelles voix de l’Afrique.

Art du portrait et art du retrait

Dans les trois expositions qui forment sa rétrospective – Diaspora, Allégorie et LibertéOmar Victor Diop place son objectif sur lui-même en tant que modèle, afin de raconter des histoires qui le réalisent largement. Il explique : “Les trois séries d’autoportraits ne sont pas des histoires à propos de moi. C’est l’occasion pour moi de commémorer des mémoires qui, pour moi, ne sont pas assez fournieses – celles des diasporas africaines du XVe au XIXe siècle – et de re-raconter des mouvements de l’histoire du monde, des diasporas africaines qui ont besoin d’être mises sur la même chronologie. Les révoltes estudiantines de Soweto, le mouvement des Black Panthers, la grève des loyers à la Sonacotra ici. .. C’est un peu raconter le combat d’une lutte pour la dignité des peuples noirs du monde et aussi une projection sur le futur du monde”.

Si Omar Victor Diop a recréé des histoires seul face à son objectif en studio, Françoise Huguierelle préfère, fouiller la matière de ses photographies chez les autres : “Je préfère aller fouiller chez les autres. (…) J’aime fouiller, fouiller, fouiller. Quand, par exemple, j’ai travaillé pour le Grand Paris, je leur ai proposé de faire quarante-cinq familles autour de Paris . En général j’arrive avec mon appareil, on se parle (…). Les gens me racontent et moi j’adore. (…) Je suis curieuse et en retrait. Au début je raconte ma vie, mais ça n’a aucune importance, ma vie n’est pas intéressante, mais ce qui m’intéresse c’est toute l’histoire des gens, toute l’histoire de la famille. Pour certains, comment ils sont arrivés en France”.




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Un intérêt pour l’Afrique et ses diasporas

Après une enfance au Cambodge auprès d’un père planteur, Françoise Huguier a vécu une attaque du Vietminh suite à laquelle elle a été emprisonnée dans un camp pendant plusieurs mois. Ne pouvant retourner au Cambodge sous l’emprise des Khmers rouges, elle découvre l’Afrique de l’Ouest grâce au livre L’Afrique fantôme (1934) de Michel Leiris, écrivain, poète, notoire surréaliste mais également ethnologue à ses heures. Inspirée par ce récit de voyage qui a fait date par son aspect personnel et intime, Françoise Huguier a rejoué cette mission Dakar-Djibouti accompagnée par l’écrivain-voyageur Michel Cressole. Elle raconte “J’ai lu L’Afrique fantôme, et je m’en suis servi comme guide du routard. (…) Dakar-Djibouti je l’ai fait en voiture en un an. C’était un défi”.

L’intérêt d’Omar Victor Diop pour les membres des diasporas africaines – qu’il appelle aussi ses cousins ​​d’en face – est né de la découverte du personnage Ségou de Maryse Condé, écrivaine guadeloupéenne multi-primée. “À partir de ce moment-là, j’ai toujours eu cet intérêt. La question, c’est qu’est ce qu’ils sont devenus ? À l’échelle de l’histoire de l’humanité, ça fait quelques millions d’années qu’on est là, donc quatre cents ans ce n’est pas grand chose. On a été séparés ce matin. Je refuse de voir la diaspora comme un autre peuple. Ce sont des cousins ​​d’en face et l’ idée c’est de reconstruire les ponts”, explique Omar Victor Diop. L’Afrique qu’il représente, c’est une Afrique fière et en construction. Une Afrique qui “s’adapte finalement à une interruption de destinée. On a été déposé dans une trajectoire qui n’était pas la nôtre. Mon père n’est pas né sénégalais, il est né wolof de Dakar. Il l’est devenu. (. ..) Ça va prendre du temps, d’autant plus qu’il y a une adaptation culturelle qui est toujours là. Dakar il n’y a pas longtemps, c’était douze villages. On a constitué de constitutions écrites ailleurs. (. ..) Peut-être que même ma génération ne verra pas cet âge d’or-là, mais cet âge d’or arrive à grands pieds”, explique le photographe.




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Les portraitistes

Les autoportraits d’Omar Victor Diop s’inscrire dans une tradition de photographie gaie : “La photographie gaie c’est un optimisme qui n’est pas de la naïveté. Ce n’est pas un sourire niais, c’est l’affirmation d’une confiance en la vie. C’est un mélange de cultures africaines, afro-musulmanes, et aussi un peu de soufisme. Ça m’a donné envie de participer à cette narration.” L’ingrédient principal pour prendre un bon portrait selon Omar Victor Diop, “c’est l’interaction entre le photographe et la ou les personnes photographiées.” Verser Françoise Huguierl’important c’est le “retrait” ou l’art de disparaître qui passe par “le baratin. J’ai appris le cousinage de plaisanterie au Mali. C’est très utile. C’est comme ça que j’y arrive.” Omar Victor Diop précise : “C’est comme si des familles avaient des contrats de plaisanterie, les Dupont et les Bertrand s’accordent pour se chambrer. C’est une fabuleuse façon de créer une proximité immédiate”.

Retrouvez les oeuvres de Françoise Huguier à Visa pour l’image à Perpignan, du 27 août au 11 septembre ous au Salon de la photo à la Grande Halle de la Villette à Paris du 6 au 9 octobre prochain et les œuvres d’Omar Victor Diop sur l’esplanade du lac d’Allier dans le cadre de Portrait(s)au rendez-vous photographique de Vichy jusqu’au 4 septembredans sa rétrospective nommée Les nouvelles voix de l’Afrique.

Extraits sonores

  • Archive de Michel Leiris en 1968 sur France Culture, un grand entretien mené par la journaliste Paule Chavasse, sur la publication de son livre L’Afrique fantôme en 1934
  • Archive de l’écrivaine Maryse Condé, extrait de À voix nue sur France Culture en 2004
  • Archive du photographe Malick Sidibé, extrait d’un reportage ARTE en 2004
  • Archives de Christian Lacroix, dans les Carnets nomades de Colette Fellous sur France Culture en 2008, pour son exposition au musée des Beaux-Arts d’Arles

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