ORLAN redonne de la voix aux femmes dans l’ombre de Picasso

Comment montrer l’œuvre d’un des artistes français les plus connus et les plus vénérés au monde, tout en alertant sur les dérives de l’homme et de sa misogynie ? C’est à ce sujet que s’est attelé le musée Picassoet sa nouvelle présidente, Cécile Debray, qui a invité l’artiste féministe ORLAN.

Les femmes qui pleurent sont en colère est un accrochage de 12 collages d’ORLAN, qui reprend une série de peintures et dessins de Picasso datant de la fin des années 1930, représentant des femmes éplorées. Sur ces femmes en pleurs, allégories de la douleur et symboles de la guerre civile espagnole, ORLAN a greffé des photos découpées de sa bouche qui crie et de ses yeux exhorbités. Par là, ORLAN s’identifie aux compagnes de Picasso qui ont servi de modèle – Dora Maar et Jacqueline Roch en l’occurrence, pour les tableaux qui l’ont inspiré – et leur rendent hommage.

« D’abord il viole la femme, ensuite, on travaille »

« C’est le début d’une série qui questionne le statut des femmes de l’ombre : modèles, inspiratrices, muses, qui ont beaucoup donné pour la notoriété de nos grands maîtres », explique ORLAN à 20 minutes. Donné, le mot est faible, quand il s’agit de Picasso. L’artiste est aujourd’hui au centre d’une polémique pour avoir détruit nombre de ses entreprises. Deux se sont suicidées après sa mort. L’une disait « d’abord il viole la femme, ensuite, on travaille ». Une autre était enfermée à clé. Cette violence est d’ailleurs représentée sur toile sous la figure du Minotaure, un taureau qui se jette sur les femmes, que l’on retrouve dans nombre de ses tableaux. Toutes choses résumées dans un épisode du podcast de Julie Beauzac, Vénus s’épilait-elle la chatte ?qui a été écouté plus de 250.000 fois.

Les femmes qui pleurent sont en colère souligne la souffrance qu’ont endurée Dora Maar et Jacqueline Roch, tout en sublimant ces femmes avec des couleurs pop éclatantes. « Je m’identifie à ces femmes, je me mets à leur place, dans leurs pleurs pour hurler avec elles, dit ORLAN à 20 minutes, juste avant de crier pour de vrai, dans la salle d’exposition où on l’interviewe. Ces portraits parlent de toutes les femmes qui subissent et sont en train de se réveiller, de passer d’objet à sujet, et d’aller vers la partie active d’elles-mêmes. Vers leurs émancipations. »

Les femmes qui pleurent sont en colère, d'ORLAN, Musée Picasso.
Les femmes qui pleurent sont en colère, d’ORLAN, Musée Picasso. – Musée Picasso / ORLAN

Lecture de notre époque

Pour autant, pas question pour ORLAN de ne pas exposer Picasso, ou d’en diminuer la portée. « C’est un artiste époustouflant, génial, qui s’est renouvelé tout le temps. Un exemple de liberté et d’invention, dit ORLAN, en mentionnant le tableau La repasseuse. C’est la première œuvre qui m’a touchée. C’est incroyable de voir combien il s’identifiait à cette femme qui n’en pouvait plus et à sa misère. » Pour ORLAN, « on peut faire de l’œuvre de Picasso une lecture de notre époque sans passer sous silence certaines de ses attitudes, ce qui serait suspect. »

« Picasso est né dans le sud de l’Espagne, à la fin du XIXe siècle, dans une société très patriarcale, abonde Cécile Debray, connue notamment pour avoir été commissaire de l’exposition elles@centrepompidou. Les débats actuels autour de Picasso et les femmes contiennent des éléments justes mais aussi beaucoup d’approximations fausses », précise la présidente du musée Picasso, qui estime que les critiques récentes « tombent parfois dans l’erreur de l’anachronisme ».

Déconstruire Picasso

Avec Les femmes qui pleurent sont en colèreCécile Debray assume pourtant de questionner Picasso, dans un contexte post #Moi aussi qui a chamboulé le monde de l’art, aussi : « Je souhaite que le musée, sous la forme du dialogue et de l’étude, en apportant de la nuance, accueille la question large de la réception actuelle de l’œuvre de Picasso et aborde celle de la fabrique du mythe “Picasso”, quitte à le déconstruire », dit-elle.

Outre #MeToo, l’accrochage d’ORLAN et l’œuvre de Picasso résonnent avec une autre actualité, celle de la guerre en Ukraine. Un thème – celui de la guerre – que l’artiste contemporain a déjà maintes fois évoqué, notamment dans L’origine de la guerre, qui circule sur les réseaux sociaux depuis le conflit. Le tableau reprend celui de Gustave Courbet, L’origine du monde, qui montrait un sexe de femme entouré d’un cadre doré. ORLAN a utilisé le même cadre mais on voit cette fois un sexe masculin en érection, et le titre, assez explicite, qui dénonce le machisme et ses conséquences, la guerre.

Une œuvre explosive, directe, en forme de pied de nez, qui résume bien ORLAN. D’ailleurs, si vous vous demandez pourquoi son nom est écrit en capitales dans cet article, en voici la raison, livré dans la brochure qui accompagne l’exposition : « Mon nom s’écrit chaque lettre en capitale, parce que je ne veux pas que l’on me fasse rentrer dans les rangs. Je ne veux pas qu’on me fasse rentrer dans la ligne ». De quoi donner envie aux femmes d’arrêter, encore et toujours, de se justifier d’exister.

  • ORLAN, Les femmes qui pleurent sont en colère. Au musée Picasso, 5 rue de Thorigny, Paris 3e. Jusqu’au 4 septembre.
  • ORLAN est aussi à Toulouse : « Manifeste ORLAN. Corps et sculptures ». Jusqu’au 28 août.

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