Parsifal – Paris (Bastille) – Critique

Il est de bon ton de décrire Parsifal comme un vrai oratorio déguisé en faux opéra. Cette sorte de gigantesque messe qui se plaît à parler de l’indicible et à montrer l’invisible, dont la dénomination même de « Festival scénique sacré » dévoilerait la nature renforcée anti-théâtrale, ne pourrait s’offrir sans se trahir aux artifices de la scène. Le dénuement d’une version de concert vaudrait, à tout prendre, toujours mieux que les oripeaux superficiels d’inutiles décors. On pourrait cependant soutenir tout le contraire, soulignant qu’entre les contrées décadentes des Chevaliers du Graal et l’insensé jardin des supplices de Klingsor, Richard Wagner situe l’action de son dernier opéra dans des cadres extrêmement évocateurs, qu’il dessine, avec force ellipses et ruptures narratives, des personnages en constante évolution, que tout cela, enfin, est soutenu par une musique au coeur de laquelle, sous un tapis de chromatismes fiévreux et de trémolos frémissants, l’intrication des leitmotive s’anime, et le drame palpite.

Richard Jones un ce grand mérite de proposer, justement, un spectacle très incarné. Créée en 2018, sa mise en scène ne fait pas profil bas. Les personnages sont finement identifiés, de ce Gurnemanz perdant progressivement sa vigueur et son autorité à ce Parsifal quittant l’enfance sous nos yeux, jusqu’à un Klingsor effrayant sous un déguisement de beatnik que l’on croirait tout droit sorti de la secte de Charles Manson. Les décors défilent sur des axes d’une ampleur stupédiante, tantôt horizontaux (aux premier et troisième actes) tantôt verticaux (au deuxième), et nous plongent dans un monde d’excès, avec un recours aux codes du Regietheater plutôt mesuré, pour peu que vous ne deveniez pas vraiment allergiques aux bacs à fleurs ou aux machines à pain Moulinex. Aux rites totalitaires qui régissent la vie à Montsalvat répond la pornographie poisseuse des Filles-Fleurs. Face à ces deux mondes si peu désirables, Parsifal propose, dans la scène finale, une troisième, voie faite de compassion et d’empathie. Pour simpliste qu’il peut paraître, le message n’est pas contradictoire avec la musique d’un Wagner qui a peut-être simplement voulu nous dire, comme Marie Laforêt (mais en prenant un peu plus son temps), que sans la tendresse , l’amour ne serait rien.

© Vincent Pontet / Opéra National de Paris

La tendresse, voilà le mot qui pourrait qualifier la direction de Simone Jeune. Optant pour des tempi modérés, à l’exception des cérémonies du Graal, où des coups d’accélérateurs soudains créent parfois des décalages avec les choristes, la cheffe australienne soigne les textures et les équilibres, flatte les timbres d’un orchestre en très belle forme, valorise les progressions harmoniques et les lignes mélodiques en une lecture fluide et étale.

Les chanteurs ne s’en plaignent pas. Grand habitué du rôle éponyme, Simon O’Neill compose avec une émission bien nasale mais s’autorise de belles nuances, sans sacrifier la vaillance nécessaire pour venir à bout de sa partition, qui a la délicatesse de se faire plus ardue à mesure que la soirée avance. Si les aigus qui hérissent le deuxième acte malmènent son souffle, Marina Prudenskaja compose une Kundry séduisante et réalisée, au timbre cuivré et à l’indiscutable présence scénique. Kwangchul Youn enchaine les longs monologues de Gurnemanz avec l’endurance du randonneur aguerri. Loin des vieillards cacochymes imposés par une certaine tradition, ce Chevalier a de la vaillance et de l’énergie, conformément aux didascalies de Wagner lui-même ; Sa décomposition lente n’en paraîtra que plus émouvante. Emouvant aussi nous a semblé Brian Mulligan, tant sa voix claire et bien projetée nous rend plus intolérables encore les souffrances d’Amfortas. En digne vétéran du chant wagnérien, Falk Struckmann compense quant à lui l’inévitable usure des moyens par la force impérieuse qu’il fait résonner dans chaque mot. Aux côtés d’impeccables Chevaliers et Filles-Fleurs, les chœurs s’acquittent de leur partie sans faillir, sans rechigner non plus sur des vibratos qui, un peu moins envahissants, eussent pu faire passer un soupçon de tendresse supplémentaire.

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