Pierre Kwenders, fils du Congo, entre références et différences – RFI Musique





Pierre Kwenders, 2022.

© Kim Yang

Chef de file de la scène afro-électro francophone outre-Atlantique, le chanteur canadien d’origine congolaise Pierre Kwenders déplace un peu plus les curseurs musicaux sur son 3e album intitulé Joe Louis et le paradoxe de l’amour. À la fois dans son époque et dans la mémoire de son continent natal, il tisse une toile à l’échelle planétaire.

Liberté, égalité… sagacité ! La devise reformulée par Pierre Kwenders est un de ces détournements qui, au-delà du trait d’esprit, ouvre une porte sur tout un pan de la personnalité de son auteur. L’artiste en a fait le titre d’une chanson, résumée autour des trois initiales ERP et placée à dessein en ouverture de son nouvel album : quelques notes aux sonorités électroniques qui tournent en boucle avant d’être emportées par des percussions, puis que l’ensemble s’enrichisse, se complexifie jusqu’à entendre cette guitare congolaise qui rappelle à qui l’on a affaire.

La version finale tient en plus de neuf minutes, après avoir été drastiquement écourtée. “A l’origine, elle en faisait exactement trente-deux”s’amuse à préciser le trentenaire, dont l’idée était de renouer avec cette absence de format qui caractérisait les disques de rumba de son pays natal. “Je voulais qu’avec cette chanson-là, les gens aient l’impression d’entrer en transe, qu’ils soient prêts pour ce voyage qu’est la découverte de cet album, cette histoire que j’essaie de raconter”poursuit-il.

L’influence du coupé décalé

L’association des machines et instruments conventionnels (saxophone, trompette, mbira, violons…) est une des illustrations de cette liberté qu’il défend, sur le plan artistique, et qui consiste selon lui à “ne pas se limiter”aller “le plus loin possible”comme les précurseurs habituels du coupé décalé, qui ont osé sortir du cadre et proposer une autre vision de la musique, avec d’autres codes.

“Je suis un très grand fan de Douk Saga, qui représente l’enjaillement. La sagacité, c’est cette vibration qu’on aime tant et qui peut être interprétée comme un appel un peu politique, un appel au changement”considère celui qui a pris en pleine face la déferlante musicale ivoirienne alors qu’il a vécu depuis peu au Canada francophone. “Ça nous rattachait au continent”rappelle encore le chanteur, séduit par l’image décomplexée, “sans tabou”que véhiculaient les figures de ce courant musical.

Vingt et un ans après son arrivée de l’autre côté de l’Atlantique, une décennie après son premier projet discographique solo baptisé Whisky & Thél’ancien étudiant en compatibilité qui avait commencé à travailler aux impôts avant de payer entièrement à la musique se révèle aujourd’hui avec une assurance nouvelle. José Louis et le paradoxe de l’amour est une façon de se mettre à nu, en affirmant son identité à l’état civil (il tient son nom de scène d’un grand-père libraire à Kinshasa), en explorant toute la palette des sentiments de l’amour, quelle que soit sa nature, et en interrogeant certaines valeurs à l’image de Religion Désir. “Avant, je ne dirais pas que je m’autocensurais. J’essayais d’appréhender… qui j’étais, sans vraiment vouloir savoir qui j’étais”analyse-t-il.


Deux mondes

Le cofondateur du collectif Alcool de contrebandequi s’est illustré sur la scène afro-électro depuis 2013 par ses soirées annoncées au dernier moment les soirs de pleine lune, reconnaît que cette expérience musicale a nourri son répertoire. “Pendant longtemps, je voulais essayer de joindre les deux mondes, celui de Pierre Kwenders le deejay et celui de Pierre Kwenders le chanteur. Avec ce projet, j’ai réussi parce que j’ai collaboré avec des artistes qui sont aussi dans Moonshine”, explique-t-il. C’est notamment le cas d’Uproot Andy, Canadien anglophone basé à Brooklyn et habitué de la Boiler Room (diffusion en ligne des deejay sets), ou encore de Tendai Maraire, qu’il avait déjà sollicité sur son précédent album.

C’est à Seattle chez ce Zimbabwe, frère de Chiwoniso (lauréate du Prix Découvertes RFI en 1998 et décédée en 2013), qu’il a proposé trouvé l’inspiration du morceau Papa Wembatandis que son partenaire lui faisait écouter une composition de son cru. “Il fallait rendre hommage à ce grand Papa Wemba qui a voulu emmener la rumba ailleurs en collaborateur avec des artistes comme Peter Gabriel. C’est le premier à y avoir intégré le rap, avec la chanson Saï Saï (en 1997, ndlr) à laquelle je fais un clin d’œil dans l’outro”indique le natif de Kinshasa, qui a aussi repris sur Non non Non quelques phrases de “Maman” Mbilia Bel et “Maman” Tshala Muana, deux chanteuses phares du Congo.

Parmi les principaux contributeurs de l’album, en termes musicaux, figure aussi le producteur et deejay portugais Branko, ex-Buraka Som Sistema, très en vue dans son pays et contacté initialement pour les événements Moonshine. Pour donner suite à leur première tentative en commun baptisée Amours d’été et remarquée pour son potentiel, tous deux se sont retrouvés en 2019 à nouveau à Lisbonne.

Entre eux, l’alchimie fonctionne parfaitement, non sans rappeler l’association entre Branko et son compatriote d’origine capverdienne Dino D’Santiago, en particulier sur Battement de coeur ous Imparfait – en partage, “il y a une certaine mélancolie”, reconnaît le Congolais. Pour ces enfants de la diaspora africaine vivant en Occident et issus d’une même génération, une proximité semble exister, quels que soient les parcours personnels. “On essaie de créer notre propre monde”, observe Pierre Kwenders. Une traduction musicale de cet attachement à leurs racines et de cet amour pour leur terre d’accueil.

Pierre Kwenders Joe Louis et le paradoxe de l’amour (Productions artistiques et artisanales) 2022
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