Pignon sur rue à Landerneau



Il aura attendu près de 80 printemps pour accueillir des honneurs académiques qui se sont longtemps refusés à lui. En partie parce que le Niçois semble avoir passé une partie de sa destinée à les fuir, en partie parce que l’art « officiel » n’a semblé savoir que faire d’un artiste préférant les aspérités du macadam aux murs lisses des galeries.

PHOTO FRANCOIS DESTOC / LE TELEGRAMME LANDERNEAU (29) : Fonds Hélène et Edouard Leclerc exposition de l'artiste plasticien Ernest Pignon-Ernest
Entre soulèvements et poésie, les œuvres d’Ernest Pignon-Ernest présentent une cohérence d’une brûlante actualité (Photo François Destoc/Le Télégramme)

Mandela, Cabu, Wolinski

Autodidacte et plasticien de terrain, Ernest Pignon-Ernest, du plateau d’Albion à Paris, aura intégré un parcours de plus d’un demi-siècle au gré des rencontres et de ses engagements, crayonnant sur les places de Florence, croisant le chemin de Mandela ou partageant la table de ses amis dessinateurs Cabu ou Wolinski dans le foisonnement des journaux de gauche de l’après-68. Un long cheminement singulier, balisé d’étapes et de combats, dont la cohérence, entre soulèvements et poésie, résonne d’une brûlante actualité.

Ernest Pignon-Ernest dans son atelier à Ivry-sur-Seine
Ernest Pignon-Ernest dans son atelier à Ivry-sur-Seine (Le Télégramme/Laurent Aquilo)

Le monde de l’art est passé à côté d’Ernest Pignon-Ernest

Un demi-siècle après avoir croisé pour la première fois le trait noir de son dessin, Michel-Edouard Leclerc a donc choisi de lui ouvrir en grand les portes de l’ancien couvent des Capucins, à Landerneau (29). offrant au Niçois, deux ans après le Palais des Papes à Avignon, un nouvel écrin à la dimension du personnage. « C’est une très belle figure de l’histoire française de l’art que l’on a voulu louper en allant chercher Jean de Loisy comme commissaire d’exposition. Lui-même dit que le monde de l’art est passé à côté d’Ernest Pignon-Ernest ». Il n’est jamais trop tard pour redorer un tel blason.

PHOTO FRANCOIS DESTOC / LE TELEGRAMME LANDERNEAU (29) : Fonds Hélène et Edouard Leclerc exposition de l'artiste plasticien Ernest Pignon-Ernest
« Il fait partie, après mai 68, des quelques artistes qui ont interpellé la nature de l’homme », rappelle Michel-Edouard Leclerc, en évoquant l’œuvre d’Ernest Pignon-Ernest (Photo François Destoc/Le Télégramme)

Profondément humain

« Il y a un regain de visibilité », observe Thibault Fulchiron, qui a découvert le travail d’Ernest Pignon-Ernest à l’âge de quinze ans et lancé un groupe Facebook dédié à l’artiste. Le site a longtemps compté quelques centaines d’abonnés, avant de passer « de 1 000 à 28 000 depuis l’exposition du Palais des Papes à Avignon ». Une effervescence liée à la relation presque charnelle qui s’est intégrée entre le plasticien et le grand public. « Il y a dans ses dessins quelque chose de profondément humain, qui confond les gens. Il ya quelque chose du dénominateur commun chez lui ». Un certain sens de la fraternité peut-être, qui s’est exprimé d’abord avec virulence dans les combats sociétaux des années 70.

Un art de combat

Défense de l’avortement, soutien aux travailleurs immigrés, lutte contre l’apartheid : Pignon-Ernest fut, seau de colle à la main, de presque tous les grands combats, comme le rappelle Michel-Edouard Leclerc. « Il fait partie, après mai 68, des quelques artistes qui ont interpellé la nature de l’homme. Certains de ses pairs étaient très attachés aux mouvements maoïstes, trotskistes et pensaient le monde de manière hégélienne, et d’autres, au contraire, amenaient leur personnalité, plus méditerranéenne, et inscrivaient leur réflexion plus dans la poésie des choses, la beauté du dessin ».

PHOTO FRANCOIS DESTOC / LE TELEGRAMME LANDERNEAU (29) : Fonds Hélène et Edouard Leclerc exposition de l'artiste plasticien Ernest Pignon-Ernest
Les combats sociétaux des années 70 habitent les œuvres d’Ernest Pignon-Ernest, pionnier de l’art urbain (Photo François Destoc/Le Télégramme)

Peut-être était-il trop classique pour les modernes et trop moderne pour les classiques

Son influence sera alors à son apogée. « Il a été extrêmement novateur et reconnu comme tel dans les années 70. Mais peut-être était-il trop classique pour les modernes et trop moderne pour les classiques », avance Thibault Fulchiron pour expliquer l’effacement progressif d’un artiste qui ne bénéficiera éventuellement du soutien de la commande publique et qui trouvera par ailleurs, dans la scénographie de ballet, un autre terrain d’expression.

PHOTO FRANCOIS DESTOC / LE TELEGRAMME LANDERNEAU (29) : Fonds Hélène et Edouard Leclerc exposition de l'artiste plasticien Ernest Pignon-Ernest
Ernest Pignon-Ernest est aujourd’hui révélé par certains artistes du street art comme un précurseur incontournable (Photo François Destoc/Le Télégramme)

Richesse cachée

Aujourd’hui de nouveau sous les feux des projecteurs, revendiqué par certains artistes du street art comme un incontournable précurseur, Ernest Pignon-Ernest semble osciller entre le plaisir d’une reconnaissance tardive et cette célébrité très moderne qui s’exprime par écrans interposés. « C’est ambivalent, il est surpris, amusé et flatté, très gêné en même temps », confirme Thibault Fulchiron. Mais l’époque, qui a repris possession de la rue, semble vouloir de nouveau rendre gloire, comme l’exprime un Jean de Loisy bluffé par ses découvertes, à « un artiste obtenu plus riche que ce que l’on aurait pu imaginer » .

Ernest Pignon-Ernest au Fonds Hélène et Edouard Leclerc à Landerneau (29), du 12 juin 2022 au 15 janvier 2023. Tous les jours, de 10 h à 18 h. 9 €, tarif réduit : 7 €

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