pour son interview sur Brut, Augustin Trapenard renonce au journalisme

Un gros calin. Ce jeudi 26 mai, Brut publiait « l’interview exclusive de Mélanie Diam’s », ex-rappeuse star des années 2000 ayant pris le voile, au propre – Diam’s porte un hijab – comme au figuré – la star, ayant connu de graves problèmes de santé mentale, a cessé toute activité musicale au profit d’une vie rangée aux Emirats Arabes Unis. Tourné en marge du festival de Cannes, durant lequel Mélanie Diam’s présentait un documentaire payé à son histoire, cet entretien vidéo d’une quarantaine de minutes, conduit par l’animateur Augustin Trapenard, incarne à merveille les travers éditoriaux du média « progressiste » dans sa manière de traiter ceux à qui il donne la parole : 100 % d’empathie, 0 % de critique à distance.

D’une pugnacité digne d’un Michel Drucker sous barbituriques, le chantre de « la curiosité et de l’éclectisme » n’est pas spécialement stimulé par le contexte dans lequel s’inscrit cet entretien – dont le spectateur lambda ne saura rien. « Vous n’avez pas donné d’interview française depuis sept ans, on ne vous a presque pas entendu depuis que vous avez arrêté la musique il ya treize ans, et vous avez accepté d’être avec nous aujourd’hui pour nous présenter ce documentaire , Salam (…). Ce film, vous le réalisez, avec Houda Benyamina et Anne Cissé (…) », explique Trapenard. Mais il y a un traquenard : le film en question sortira sur Brut X, la plateforme documentaire de Brut, qui n’est pourtant jamais mentionnée dans la vidéo. Autrement dit : cet entretien est une auto-promo qui ne dit pas son nom.

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Rien d’étonnant, dès lors, à ce que le sémillant présentateur, déjà rompu à l’exercice du service de potage sur France Inter, épouse complaisamment le discours de Diam’s. « Ce qu’il faut dire, c’est que cette parole on vous l’a prise à un moment donné, on vous l’a volée », poursuit Augustin Trapenard lorsqu’il est question du « pourquoi » de ce documentaire. Comme si Diam’s, certes confrontée à de violentes réactions lors de la révélation de sa foi musulmane, avait été privée de micro ou n’aurait pu s’exprimer sur sa situation si elle avait souhaité le faire plus tôt.

Tolérance et magnanimité

Et voilà Augustin Trapenard abdiquant intégralement son rôle de journaliste, lorsqu’il déclare : « Vous savez Mélanie, on pourrait faire une interview question-réponse, confession, mais ce n’est pas ce qu’on va faire. Parce qu’en fait il y a beaucoup de réponses dans ce documentaire… je vous propose qu’on regarde un extrait que je trouve très fort, et qu’on en parle ensemble. » Seule la parole de l’intéressée compte : surtout, ne la dérange pas. Personne ne demande à Augustin Trapenard de sauter à la gorge de Diam’s, mais faire preuve de tact sur les épisodes sensibles de sa vie n’empêche pas d’adopter un point de vue critique.

Au lieu de ça, l’animateur tresse des couronnes de laurier à l’ancienne chanteuse, modèle de tolérance et de magnanimité : « Vous parlez de votre public, d’un moment de rupture avec le public, et vous dites que ceux qui vous ont rejetée, qui n’ont pas compris, qui ont même cru même parfois que vous avez embrigadée, endoctrinée, vous ne leur en veux pas. Vous dites même que vous les comprenez. » Que de noblesse ! Reste un éléphant au milieu de la pièce, qu’Augustin Trapenard feint d’ignorer : l’arrêt de la carrière artistique de Diam’s correspond à sa conversion à l’islam rigoriste, dont la doctrine, issue d’une interprétation de la 31ème sourate du Coran, proscrit la musique.

Aveuglement volontaire

Mariée à l’ancien rappeur Faouzi Tarkhani, qui se décrit comme un salafiste quiétiste, Diam’s explique s’être « presque désintéressée » du rap, et ne plus en écouter. Une évolution liée à ses préférences artistiques, et non à sa pratique religieuse : « C’est compliqué parce que moi mon rapport [au rap] il est vraiment lié à l’écriture. Moi c’était vraiment l’écriture, la plume, bien plus que la musique en elle-même. Donc ce n’est pas ce qui m’intéresse, ce n’est pas mon centre d’intérêt », détaille-t-elle. Nous n’en saurons pas plus, Augustin Trapenard ne juge pas utile de relancer Diam’s. Mais en quoi demander à l’ancienne rappeuse si son retrait de la scène musicale était lié à ses croyances religieuses aurait constitué une infraction ou un acte suspect d’islamophobie ?

Au nom d’une tolérance ressemblant fort à un aveuglement volontaire, Augustin Trapenard fait sien un discours faisant de Diam’s la martyre d’une France rance : « On ne va pas reparler ensemble de cette photo volée par Paris-Match il ya treize ans, cette photo de vous sortant d’une mosquée en 2009, parce que ça a été une telle déflagration, une telle violence, que ce serait inutile clame-t-il mais dans le film il y a quand même cette phrase très forte de votre producteur qui dit : “Ce jour-là, comme elle l’a toujours fait durant sa carrière, Diam’s, malgré elle, pose une question à la France.” » Et d’ajouter, s’adresser à celle qui expliquez cependant avoir ” touché la folie du doigt » : « Pourquoi lorsqu’on se tourne vers la religion c’est qu’on a donc pété les plombs par exemple ? »

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La démission du « monsieur culture » du service public est complète lorsque ce dernier se lance dans ce beau plaidoyer œcuménique : « Sur la religion dont parle le film, ce qui m’a le plus marqué, c’est que vous en parlez toujours au pluriel. Par exemple du fait que toutes les grandes religions sont liées, et que ça, on ne le sait pas obligatoirement, on ne le dit pas. » C’est vrai ça ! Alors citons l’un des traits historiques communs à tous les monothéismes : leurs adeptes les plus zélés ont tous voulu, à un moment ou à un autre, brider, régenter ou supprimer la liberté de créer.

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