Quels récits pour quels mémoires ?

Une émission en direct et en public du Festival d’Avignon.

PREMIÈRE FÊTE

Nos deux témoins témoignent, dans leur travail, de la nécessité de mettre en récit la violence, qu’il s’agisse de la porter à la connaissance de leurs contemporains par un travail journalistique ou de la rendre visible, voire de la dépasser en la sublime par l’art. Il s’agit ainsi de devenir acteur d’un travail de mémoire et de formuler de nouveaux récits émancipateurs.

L’artiste afghane Kubra Khademiexilée à Paris depuis 2015 et qui réalise l’affiche du festival cette année, a reçu le goût des récits de sa mère : “Toute mon enfance a commencé par des récits, des histoires, dites généralement par ma mère. C’était particulier parce que ma mère n’écrit et ne lit pas, mais elle a un grand talent pour raconter des histoires, mais des histoires vraies, des histoires qu’elle connaît, d’elle-même, de ses amis, de ses soeurs, de sa mère, de sa grand-mère. Les femmes sont de grandes narratrices chez nous, et ma mère a cette grande qualité.

Dans ses œuvres, Kubra Khademi représente des corps de femmes nues ; des corps libres, sans doute, mais des corps avant tout rendus visibles quand l’histoire tend à les invisibiliser. L’art offre la possibilité de travailler sur les imaginaires en portant de nouvelles représentations et en proposant de nouveaux récits, et c’est en premier lieu à travers le changement de regard de sa mère que l’artiste perçoit le pouvoir des images sur les mentalités : si, enfant, elle a été battue pour avoir dessiné les corps nus des femmes qu’elle avait vus au hammam, sa mère acceptée en 2019 de poser nue pour l’une de ses œuvres : “Quand j’ai eu cinq ans elle m’a frappée avec des fils électriques, mais en 2019 elle se met nue devant la caméra pour que ma soeur la photographie pour ma série. J’ai dessiné son corps, et quand je lui ai montré mon travail elle s’est reconnue.

Rémy Ourdan un passé sa vie de reporter à mettre en récit la guerre. Si sa carrière a commencé en 1992 avec le très long siège de Sarajevo, il couvre actuellement la guerre en Ukraine pour le journal Le Monde. Tout en ayant conscience de la particularité de sa position de journaliste face à celle des civils ou des combattants d’un conflit, il s’agit d’être directement aux prises de la violence pour pouvoir la raconter : “Il faut vivre la guerre, il faut être au plus proche des gens, au plus proche de la réalité pour ensuite pouvoir faire son métier c’est-à-dire en retirer toute la distance qu’il faut. Il faut d’abord s’immerger, avoir une connaissance intime des gens et d’une certaine forme de violence..

DEUXIÈME PARTIE

Le metteur en scène et cinéaste russe résidant depuis peu à Berlin a proposé pour l’ouverture de cette 76ème édition du Festival d’Avignon un spectacle interrogeant les liens entre liberté, violence et folie, à partir d’une nouvelle méconnue de Tchekhov, Le moine noir. Différents points de vue se rencontrent et s’opposent, dans une diffraction de la vérité qui fait honneur au grand écrivain russe.

Si la création de la pièce à Hambourg précède le déclenchement de la guerre en Ukraine, le texte de Tchekhov et sa mise en scène disent quelque chose de la violence à venir : «Tchekhov a écrit ce récit à la frontière des siècles. Évidemment, il ne savait pas les guerres à venir, les guerres du XXème siècle. Mais il y avait quelque chose, un tremblement dans l’atmosphère, une angoisse qu’il a sans doute ressentis. Il nous transmet ça dans ce texte, qui est sans doute le plus noir, le plus mystique. On a commencé à répéter ce spectacle avant la guerre en Ukraine, avant ces événements tragiques et horribles mais nous avons probablement aussi senti quelque chose. Et cette folie dans laquelle Kovrine se plonge, ce n’est pas un diagnostic clinique, c’est peut-être la folie du monde que l’homme n’arrive pas à dompter”.

Et Kirill Serebrennikov de constater avec tristesse que le rôle cathartique du théâtre ne suffit pas à conjuguer la violence des hommes : «Le théâtre est conçu justement pour supprimer la tension qui existe entre les hommes. Les gens viennent au théâtre pour voir d’autres gens sur scène s’entretuer, étrangler leurs femmes, tuer leurs mères, mener des guerres pendant des années… mais tout ça, ça a été conçu, composé et écrit justement pour que ces événements ne se produit pas dans la vie réelle, pour que les gens, les spectateurs, à travers cette participation à la réalité théâtrale, se rend compte que c’est impossible de reproduire ces événements sanglants dans la vie. Mais aujourd’hui, on est témoins de l’impuissance du théâtre, malheureusement, de l’impuissance de l’art, de l’impuissance de nos vie à tous, intellectuels notamment, qui n’arrêtent pas de dire qu’il ne faut pas tuer son prochain, qu’il ne faut pas défendre les guerres, qu’il ne faut pas résoudre les questions de géopolitique à l’aide de fusées balistiques et bombarder les villes paisibles ; et d’autres gens appuyés sur le bouton “guerre” et on ne peut rien faire.

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