Réfugié en France, l’auteur birman Wooh raconte sa lutte contre la dictature par le dessin

Le dessin montre un homme qui dort sur un futon, alors que l’aube pointe son nez par la fenêtre de l’appartement. Le réveil indique 5 heures du matin. Dans quelques minutes, ce 1er février 2021, un coup d’Etat va réveiller les Birmans. Le personnage encore plongé dans le sommeil, c’est Wooh. Le dessinateur, opposant à la junte militaire au pouvoir en Birmanie (aussi appelé Birmanie)raconte dans une BD pas encore éditée sa lutte contre la dictature.

Ses dizaines de dessins postés sur Facebook depuis le coup d’Etat de 2021, qui a mis fin à une fragile parenthèse démocratique de dix ans dans ce pays d’Asie du Sud-Est, ont valu à Wooh d’être placé sur une liste noire d’opposants. Plus dangereux encore, il travaille depuis un an avec Yu sa femme sur Les chiens vertsun roman graphique qui raconte la lutte du peuple contre la dictature. “Je ne l’ai dit à personne que j’écris ce livre, car c’est trop dangereux en Birmanie”, confie Wooh. Il nous reçoit avec Yu dans les locaux de l’association du Lyon BD Festival, nichés sur les quais du Rhône au pied de la colline de la Croix-Rousse. Quand ils travaillent en couple, Wooh et Yu se répartissent le travail. Il dessine, elle colorie.

La couverture du roman graphique de Wooh, qui raconte la lutte civile contre la junte militaire en Birmanie depuis le coup d'Etat de février 2021.   (WOOH)

L’éditeur birman de Wooh ne pouvait pas prendre le risque de publier la BD La Chiens verts en Birmanie. La junte militaire aurait fait interdire l’ouvrage et jeter en prison ses auteurs. L’activisme de la diplomatie française va faire basculer le destin de ce livre. En octobre 2021, l’Institut français de Rangoun répertorie Wooh dans sa liste des artistes sous contrainte. Sur l’application de messagerie cryptée Signal, l’Institut français propose à Wooh de l’exfiltrer du pays pour qu’il puisse poursuivre son travail.

“L’Institut français de Rangoun nous a contacté pour nous demander si on pouvait faire quelque chose pour Wooh et Yu. On a réussi à leur trouver un logement payé par un mécène à Lyon à partir de janvier 2022. L’Institut français s’ est occupé des papiers et Wooh et Yu sont arrivés en France en décembre dernier”explique Nicolas Piccato, le directeur du Lyon BD Festival.

Le couple atterrit en décembre 2021 en France. Le Lyon BD Festival (10-12 juin 2022) les aide à se loger et leur fait rencontrer des éditeurs. “Depuis le début, on essaye de les mettre en valeur. J’ai demandé un livre à Wooh et j’ai présenté ses dessins à deux éditeurs”, souffle Nicolas Piccato. Wooh et Yu peuvent travailler sereinement sur leur ouvrage Les chiens verts. Le festival leur commande aussi une fresque géante autour de la statue de Louis XIV sur la place Bellecour sur la presqu’île de Lyon. Enfin, les dessins de Wooh seront exposés du 1er juin au 13 juillet à l’université Lumière Lyon 2.

Wooh (à gauche) et Yu (à droite), un couple de dessinateurs birmans.  Ils se sont réfugiés en France pour échapper à la junte militaire au pouvoir en Birmanie.   (FRANCEINFO / C. Belsoeur)

Dans l’ancien atelier canut (le nom donné aux ouvriers tisserands de la soie à Lyon au 19e siècle) dans lequel les équipes du Lyon BD Festival ont installé leurs bureaux, Wooh se montre bavard. Yu, plus discrètement, l’écoute parler et opine souvent de la tête pour confirmer ses propositions.

Wooh revient sur son engagement de longue date contre la junte militaire. “Je participe depuis longtemps au mouvement contre les militaires. En 1996, j’étais engagé dans le mouvement étudiant contre la dictature. J’avais été mis en prison. Une semaine plus tard, j’avais été contraint de signer des aveux pour être libéré”.

Il reprend la lutte et doit ensuite rester un mois caché dans un grenier pour échapper aux militaires. “Quand j’ai quitté le grenier, je ne pouvais plus marcher. Pendant un mois, j’étais resté immobile. Quand j’ai voulu sortir mes jambes étaient bloquées”.

Wooh travaille actuellement sur un livre intitulé

Wooh esquisse un portrait.   (FRANCEINFO / C. Belsoeur)

Depuis 1996, Wooh a participé régulièrement aux manifestations civiles contre les militaires. Il dessine pour faire passer ses idées. “Entre 2003 et 2018, j’ai participé à 300 séries de BD en tant que dessinateur. Puis en 2020, j’ai publié avec Yu mon premier livre de bande-dessinée nommé ‘Par-Joung’. Cela parle du mouvement étudiant de 1988”. Ce livre a été répertorié dans les meilleures ventes enregistrées au Myanmar.

Le dernier coup d’État du 1er février 2021 a expliqué une colère encore plus profonde chez Wooh. Dix ans après que les militaires ont laissé partiellement la place à un pouvoir civil dirigé par le parti Ligue nationale pour la démocratie (LND) de l’opposante historique Aung San Suu Kyi, la junte n’a pas accepté la large victoire du LND aux élections de novembre 2020. Le 1er février 2021, après trois mois de flou, Aung San Suu Kyi est arrêtée par l’armée qui déclare l’état d’urgence pour un an. “En Birmanie, ce n’est pas le premier coup d’État. Mais cette fois, il y a beaucoup de jeunes qui participent aux manifestations. On a eu la démocratie pendant 10 ans, donc ce n’est plus pareil. Les gens ne peut plus accepter ça. Je pense que nous allons finir par gagner”, soufflé Wooh.

Une Birmane qui se manifeste contre la dictature et dessinée par Wooh.   (Wouh)

Sur une feuille de papier, Wooh esquisse un croquis. Des sourcils et des yeux sévères apparaissent. Peut-être les traits d’un général birman. Sur ses dessins, l’auteur de BD représente souvent des manifestants qui lèvent trois doigts en l’air. C’est le symbole de la lutte contre la dictature. Il a aussi immortalisé les visages de civils tués par l’armée, comme cette adolescente. “Elle a pris une balle dans la tête. C’est la première victime de la répression qui a commencé en février 2021″.

Yu et Wooh ont déposé une demande pour obtenir le statut de réfugié politique en France. Après sa collaboration avec le festival de la BD de Lyon, Wooh a commencé une nouvelle mission de six mois avec le festival d’Angoulême. “On n’est pas arrivé en France sans rien. Tout a été organisé pour nous. On a un logement, j’ai du travail. On est serein”.

Le plus dur pour le couple, c’est d’assister de loin aux exactions de l’armée et à la lutte populaire contre le régime dictatorial. “Il y a des nouvelles vidéos tous les jours sur les réseaux sociaux. On voit ce qui se passe. Mais c’est dur d’être loin. Notre coeur et nos pensées sont là-bas. On souffre de ça, comme tous les gens déracinés pour la même raison”.

Le festival de la BD de Lyon se tient du 10 au 12 juin. Tout le programme est à retrouver sur le site web de l’événement. Du 1er juin au 13 juillet, une exposition est consacrée au travail de Wooh à l’université Lumière Lyon 2.

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