Reportage: Amnon Weinstein, Le Luthier Israélien Qui Restaure Les Violons Des Déportés De La Shoah A Reçu La Légion D’honneur

“Un violon devient meilleur une fois qu’il est restauré et ça, c’est la plus belle revanche sur l’histoire”

Le mois dernier, le luthier de renom Amnon Weinstein qui a restauré des violons ayant appartenu aux déportés de la Shoah a reçu la Légion d’honneur en Israël. i24NEWS a eu le privilège de rencontrer celui qui sort les violons de l’oubli en leur donnant un nouveau souffle pour leur permettre de jouer à travers les âges.

C’est au cœur de Tel-Aviv qu’Amnon Weinstein a installé son atelier aux allures de véritable caverne d’Ali Baba dans les années 2000 et a constitué la collection des “Violons de l’espoir,” qui compte aujourd’hui près de 120 instruments.

Caroline Haïat/i24NEWS
Caroline Haïat/i24NEWSAtelier d’Amnon Weinstein à Tel-Aviv

Dans ce lieu hors du temps, Amnon répare les violons qui lui sont parvenus. Dans 90 % des cas, ils sont inutilisables et marqués par le temps : cassés, fissurés, certains composants même des cendres… Entre trois mois et deux ans lui sont nécessaires pour remettre un violon en état de marche.

“Quand je reçois les violons, j’essaye de mettre mes émotions de côté, mais quand j’apprends leur histoire, c’est incroyable, parfois je n’arrive même pas à les toucher. Pour moi, le plus important, c’ est quand le violon est fini et qu’on le fait jouer pour la première fois. Même si aujourd’hui j’ai l’habitude, c’est quelque chose qui m’impressionne à chaque fois. C’est crucial que ces violons parle pour 6 millions de Juifs : il ne faut jamais oublier”, a déclaré Amnon Weinstein à i24NEWS.

Une passion transmise de père en fils

En 1938 le père d’Amnon, luthier, arrive de Pologne avec sa femme en Israël. Inspiré par son père, Amnon travaille le bois dès l’âge de 17 ans et comprend très vite que la lutherie est une vraie vocation. Après son service dans l’orchestre militaire de Tsahal, il suit les cours d’une école d’art en Israël puis rejoint l’école Cremona en Italie avant de devenir l’élève du célèbre luthier français Etienne Vatelot.

L’excellence d’Amnon sera récompensée tout au long de sa carrière par de nombreux prix, dont le prix Anne Frank et le prix Ole Bull.

Dans les années 1985, Amnon organise le tout premier concert des “Violons de l’espoir” dans la synagogue d’Istanbul avec 4 violons restaurés en Israël. Depuis, la collection s’est agrandie et tous les concerts se jouent à guichet fermé.

Des violons aux origines diverses

Certains violons appartenaient aux Juifs déportés pendant la Shoah et ont été retrouvés dans les camps par des survivants ou par des officiers américains à la Libération. D’autres, sont passés par les mains de musiciens juifs qui jouaient dans les meilleurs orchestres d’Europe avant d’être chassés par les nazis dès 1936.

“C’est douloureux de recevoir ces violons car on pense automatiquement à toutes les choses qu’ils ont traversées et qu’ils ne peuvent pas raconter. Quand on leur donne la possibilité de s’exprimer à travers la musique, c’est magnifique “, a déclaré Amnon.

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Caroline Haïat/i24NEWSAtelier d’Amnon Weinstein à Tel-Aviv

Enfin, quelques violons datant du 19e siècle appartenaient aux musiciens Klezmer qui jouaient dans les villages d’Europe centrale. Ils demandaient d’ailleurs aux ébénistes de graver une étoile de David dans le bois de l’instrument. Ces violons sont le reflet de l’exil du juif errant.

“Un violon devient meilleur une fois qu’il est restauré et ça, c’est la plus belle revanche sur l’histoire”, a déclaré Benny Boret, producteur des “Violons de l’espoir,” à i24NEWS.

Une rencontre déterminante

Benny Boret organise des concerts depuis 30 ans en Israël, pour la plupart de musique classique dans des sites historiques, à des dates clés comme les 3.000 ans de Jérusalem. Il y a 15 ans, alors qu’il aurait déjà tout exploré, le destin l’a surprise une nouvelle fois.

Il reçoit un coup de téléphone de son père, lui-même survivant de la Shoah, lui annoncent qu’un concert a été organisé salle Gaveau à Paris avec le luthier Amnon Weinstein. Benny entame alors une véritable quête pour retrouver celui qui bouleversera sa carrière à jamais.

“Chez Amnon, il y avait une aventure humaine qui symbolisait tout ce que l’on ressentait. Le violon, c’est l’un des instruments les plus fragiles, mais malgré cela, ces violons qui ont tout vu ont survécu : ils sont à l’image de notre peuple”, a déclaré Benny Boret.

“Lorsque je suis entré dans son atelier, j’ai été envoûté, je retrouvais tout ce que j’aimais : notre histoire et la musique. Par l’intermédiaire des violons, j’ai compris que l’on pourrait laisser quelque chose aux générations futures : l’espoir », at-il affirmé.

Les deux hommes ont ensuite réfléchi à la meilleure façon de faire revivre les instruments.

“Ces violons vont ainsi vibrer à nouveau, tout le temps. L’espoir, c’est de les entendre encore jouer. On a voulu nous réduire au silence, mais ils jouent encore”, a assuré Benny Boret.

Le plus grand concert des “Violons de l’espoir” pour les 60 ans de l’Etat d’Israël

En 2007, Benny Boret est contacté par un ministre qui lui demande de préparer un événement grandiose pour les 60 ans de l’État d’Israël un après-midi. C’est pour lui une évidence : “les Violons de l’espoir” seront au rendez-vous.

Avec Amnon, il met en place le plus grand concert des “Violons de l’espoir” aux pieds des murailles de Jérusalem, devant près de 3000 spectateurs.

Benny Boret
Benny BoretConcert des “Violons de l’espoir” pour les 60 ans de l’Etat d’Israël à Jérusalem, 2008

18 violons des déportés ont joué dont certains ont rejoué pour la première fois à cette occasion. L’un d’eux avait notamment été fabriqué par un luthier de Varsovie, décédé dans l’incendie de son atelier pendant la Shoah. Au total, 120 musiciens dont l’orchestre philharmonique d’Istanbul participent à ce spectacle majestueux.

Malheureusement, les parcours exacts de tous les violons n’ont pas pu être retracés, mais certains ont emporté avec eux au fil du temps des histoires bouleversantes, qui vivent aujourd’hui à travers les sons.

Transmettre la mémoire des disparus

Il y a quelques semaines, Amnon a reçu un violon tout à fait particulier ayant appartenu à Gérard Lanier, un Français Juste parmi les nations. Son fils l’a remis à Amnon et a retrouvé par hasard dans l’atelier un livre qui comportait la photo de l’un des enfants que son père avait caché pendant la guerre.

“Les histoires des gens que je rencontre sont saisissantes, ils sont porteurs d’un héritage lourd de sens et c’est un honneur d’avoir leurs violons entre les mains”, a déclaré Amnon.

Nouvellement, Amnon a également récupéré un violon ayant appartenu à un jeune juif de Pologne, qui n’est jamais revenu des camps.

Au début de la guerre, il fuit la Pologne et se réfugie chez une famille en Belgique, avec pour seule affaire son violon. Peu de temps après, il est déporté. La maman décide quelques années plus tard d’offrir le violon à sa nièce qui jouera quelques morceaux au conservatoire.

Caroline Haïat/i24NEWS
Caroline Haïat/i24NEWSAtelier d’Amnon Weinstein, Tel-Aviv

Avant de mourir, sa tante lui raconte l’histoire du violon. Un récit qui la marquera si profondément qu’elle n’osera plus y toucher. Désirant faire le deuil de l’instrument, elle le laisse dans son étui accompagné d’un bouquet de fleurs. Des dizaines d’années plus tard, en voyant un reportage à la télévision sur Amnon, elle décide de lui faire don du violon pour qu’il ne soit pas vendu dans les brocantes. En réceptionnant le violon, Amnon découvre avec surprise les fleurs séchées tombées à l’intérieur et décide d’en coller une sur les parois, en souvenir.

“Ces fleurs seront toujours vivantes, c’est un symbole du printemps, du renouveau. D’ailleurs le premier morceau qui sera joué avec ce violon, c’est le Printemps de Vivaldi,” a nommé Benny Boret à i24NEWS.

Faire vivre l’espoir grâce à des concerts hors du commun

Aujourd’hui, les “Violons de l’espoir” donnent des concerts dans le monde entier, dont la plupart aux Etats-Unis, organisés par le fils d’Amnon, Avshalom, et affichent complet jusqu’en 2025.

Chaque mois, près de 100 violons sont exposés dans un musée d’une ville différente des États-Unis. Les écoles viennent les voir puis un concert a lieu dans l’auditorium. Des représentations sont également des données dans les synagogues et les églises.

Des concerts ont ainsi été produits à travers toute l’Europe. En Israël, ils ont lieu tous les deux ans. En octobre 2017, l’ex-femme de Manuel Valls, Anne Gravoin avait notamment joué avec l’un des violons d’Amnon lors d’un concert au musée de Tel-Aviv.

En général, Amnon monte sur scène avant chaque concert et explique au public l’histoire des violons qu’il a restauré tout en les remettant aux violonistes.

Le prochain concert se tiendra à l’automne à Paris pour les années 80 de la rafle du Vel D’hiv ; parmi les violons sélectionnés, quelques-uns ont un rapport direct avec cette sombre date de l’histoire.

Caroline Haïat est journaliste pour le site français d’i24NEWS

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