« Sans le rap, je serais sûrement consultant » : Mehdi Maizi (Apple Music France) raconte son parcours

PORTRAIT – Avant de compter parmi les spécialistes du rap les plus influents, Mehdi Maizi, en charge du contenu Hip-Hop chez Apple Music France, est passé par la case prépa avant d’intégrer Skema, une école de commerce.

Rien n’indique que la rue Washington cache des bureaux français de la marque à la pomme. Rien qu’un immeuble haussmannien des Champs-Élysées aux portes dépolies sans plaque ni logo. C’est au fond d’un couloir aux murs bâchés qui exhalent la peinture fraîche que Mehdi Maizi «discute» avec les plus grands artistes urbains français: Alonzo, Vald, Jazzy Bazz, Orelsan… M. Morale et les grands pasle dernier album de Kendrick Lamartourne dans le studio parisien d’Apple Music où le spécialiste du rap reçoit.

Mehdi Maizi et Orelsan, dans le studio d'Apple Music France, à Paris.
Mehdi Maizi et Orelsan, dans le studio d’Apple Music France, à Paris.

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Mehdi Maizi, 36 ans, est depuis 2020 «Head of Hip-Hop» d’Apple Music France. Un travail de titan : c’est la musique la plus consommée en France, notamment par les 15-24 ans. Il n’écoute pas tout, “c’est impossible”. Pour les initiés (plus de 500.000 abonnés sur ses comptes Twitter, Instagram, et Youtube), l’impression troublante d’être dans une vidéo est géniale. En charge pour la firme américaine de tout ce qui a trait au rap hexagonal, son visage apporté et ses yeux rieurs incarnent tous les contenus : interviews, playlists, partenariats avec les artistes (comme Damso) et les labels. Multicasquette, donc. « Sans le rap, je serais sûrement consultant »confie-t-il, avant de nous raconter son parcours.

Un littéraire passionné d’histoire

Enfant, il rêve d’être l’archéologue aventurier Indiana Jones, dont il s’épuise à imiter le sourire avec son cousin qu’il retrouve en France. En 2000, sa famille quitte l’Algérie en pleine décennie noire – guerre civile qui s’oppose au gouvernement à des groupes islamistes – alors que son père, présentateur du JT et «donc symbole du système en place», est menacé de mort. La famille rejoint des proches dans l’Oise et sa mère, médecin, devient infirmière. Ses parents divorcent quand il a huit ans. Au même âge, ce fils unique, “bon élève” aux lunettes triple foyer aime l’école et s’entiche de l’histoire.

« La prépa m’a cadré et j’avais besoin de ça. Je n’étais pas prêt pour la fac, d’être livré à moi-même, j’aurais pu me faire happer.»Mehdi Maizi, Responsable Hip-Hop chez Apple Music France

Pour rassurer sa mère, l’ex-animateur de « Rap Jeu » passé son bac au lycée Marie-Curie de Nogent-sur-Oise, en région parisienne, qui ne propose alors que la section scientifique. “À l’époque on nous formatait un peu, les bons élèves allaient en S. Donc j’ai fait S, alors que j’étais un littéraire.” Il rêve d’écrire un scénario à cheval entre Code quantique, Un jour sans fin et Endiablé. “Je ne l’ai jamais écrit”, badine-t-il avec son rire aigu. Accepté dans une école de commerce post-bac, des avis négatifs glanés sur internet dissuadent sa mère de laisser son fils étudier y. «En août, elle a appelé des prépas pour me trouver une place», se souvient-il. Direction Melun – «pour moi, c’était comme Paris» – et le lycée Jacques-Amyot. « La prépa m’a cadré et j’avais besoin de ça. Je n’étais pas prêt pour la fac, d’être livré à moi-même, j’aurais pu me faire happer», explique celui qui se rappelle avoir eu 6/20 au premier DS de maths. Il rigole, presque encore choqué : « Le prof m’a dit que c’était recommandé… »

À l’issue des concours, il intègre l’ESC Lille et est diplômé en 2010, un an après que l’école est devenue Skema, fruit de la fusion avec le Ceram. Le temps de ses premières soirées, à l’époque où règnent la techno et David Guetta. S’il exècre «les espèces de fratries US low-cost», «Mehdi» participe toutefois à la vie du campus. Notamment sur les ondes de « FM’US » où il dit ses premières chroniques rap.

Boulimique du rap

Car le rap le piqué. La première “gifle” le souffle à 14 ans : « Changes », de Tupac, en colo. «Quand je rentre en France, je me dis qu’il faut que je m’intéresse à cette musique. Je fais une compilation sans cohérence, j’achète beaucoup de CD, tout mon argent y passe»se souvient cet accroc au téléphone. “J’ai aimé le rap pour les textes”, philosophe ce père d’une fille d’un an en cherchant au plafond ses dieux du rap et les années de sortie de leurs albums. Aujourd’hui, il définit le genre comme “progressiste, au sens où il évolue sans cesse”. «J’avais une boulimie de tout connaître, ce qui est impossible. En fait, j’avais l’impression de me convertir en une religion et j’allais beaucoup sur les forums.» L’enfant d’Internet lance Sandwich à l’omelette, son premier blog en «ref» au Freestyle obsolète d’MC Solaar, «joué au journaliste» et franchit le Rubicon pendant ses études : il postule à l’Abcdr du Son, webmagazine créé en 2000. “J’avais envie d’en être”, se souvient ce boulimique du rap. Sa première interview est avec Dany Dan, artiste qu’il idolâtre.

«J’avais une boulimie de tout connaître au rap, ce qui n’est pas possible. En fait, j’avais l’impression de me convertir en une religion.»Mehdi Maizi, Responsable Hip-Hop chez Apple Music France

Sa route incroyable – son mot préféré – sinue ensuite entre des stages – comme au cabinet Ernst&Young – et sa passion. Il officie sur OKLM Radio, fondée par Booba, rejoint Deezer et Binge Audio avant d’animer dès 2019 des émissions pour Redbull, entre autres. “Il a toujours beaucoup travaillé plus que les autres”, confie Romain Manirampa, consultant en développement d’artistes et thuriféraire, comme son ami, du Belge Hamza. Son léger cheveu sur la langue l’a-t-il déjà réfréné ? Il ouvre grand les yeux. Et Balaye : “Non, ça n’a jamais été un problème pour moi.”“Il faut être Jay-Z”, répété à l’envi Mehdi Maizi. Traduction : être le meilleur.

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