« Showing Up », l’art et la matière de Kelly Reichardt

Lizzie (Michelle Williams) dans « Showing Up », de Kelly Reichardt.

SÉLECTION OFFICIELLE – EN CONCOURS

Se pointer, huitième long-métrage de Kelly Reichardt, est aussi le premier à s’inviter dans les rangs de la compétition cannoise, reconnaissance tardive pour cette œuvre de tout premier ordre. Il a fallu en effet du temps pour que ce cinéma à décoction lente émerge du brouillard de la production indépendante américaine, aux afféteries minimalistes de lesquelles il a souvent été assimilés. Or, le terme « minimal » sied mal au travail de Reichardt qui, il est vrai, s’attache à des personnages modestes, voire marginaux, pris dans des situations infimes. A son échelle de proximité, il apparaît au contraire imbibé des matières et des bruissements du monde, empli de présences humaines et animales, innervé de récits du quotidien, et donc infiniment riche de toutes autres choses.

De l’artiste, Kelly Reichardt sape ici la légende dorée, extirpe toute conception romantique

Composé une nouvelle fois avec son par

tenaire en écriture, le romancier orégonais Jon Raymond, Se pointer décrit un crochet dans l’œuvre de Reichardt, d’ordinaire pastorale, mais qui intervient pour la première fois ici la vie d’artiste, les affres de la création, non sans la part de réflexivité que son thème laisse automatiquement supposer. Son héroïne Lizzie, dont la réalisatrice confie une nouvelle fois l’interprétation à Michelle Williams, après Wendy et Lucy (2008) et Certaines femmes (2016), est sculptrice, saisie à ce moment crucial et anxiogène qui précède, de quelques jours seulement, l’accrochage et l’ouverture de sa prochaine exposition.

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C’est donc à un personnage particulièrement tourmenté que l’on a affaire ici, obnubilé par sa date butoir et en même temps harcelé par toutes sortes de problèmes afférents qui la détournent de son ouvrage – une série de céramiques émaillées représentant des femmes en train de danser ou dans des postures qui s’en approchent. Des nuisances aussi triviales qu’un chauffe-eau en panne l’empêchent de prendre une douche, ou encore un grand frère en détresse (John Magaro, le pâtissier de Première vache), qui nécessite une assistance soutenue. A quoi s’ajoute, détail incongru, ce pigeon blessé que lui confie au pire moment sa propriétaire Lu (Hong Chau), elle aussi artiste en cours d’accrochage, et qui réclame également de l’attention et des soins.

Une trame admirablement tissée

Le film s’occupe d’abord de dresser le tableau des conditions objectives dans lesquelles fonctionnent, aujourd’hui aux Etats-Unis, une artiste qui ne peut se prévaloir ni d’une notoriété internationale, ni d’un cadre de tutelle, ni d’un mécène providentiel. C’est-à-dire d’une précarité d’ensemble où le geste de création doit sans cesse s’arracher aux nécessités et aux tracas envahissants du quotidien. Ainsi Lizzie doit-elle s’accommoder d’un travail « alimentaire » dans une école d’art, où elle imprime les catalogues et flyers des enseignants. Elle doit aussi subir les désagréments d’un logement-atelier au loyer trop modéré pour se plaindre. Ou dépendre du collègue (le rappeur André Benjamin du groupe Outkast) qui saura gracieusement faire fonctionner le four pour cuire ses céramiques. Sur le visage opaque de la sculptrice, jusque dans son attitude déphasée, se lit beaucoup plus qu’une fatigue : une contrariété, qui, mieux que tout autre affect, s’attache à la vocation créative.

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