« This Much I Know to Be True », un portrait de Nick Cave dans toute sa vérité

Le chanteur et son acolyte Warren Ellis renouent avec le réalisateur Andrew Dominik pour un documentaire touchant, entre performances musicales et confessions. À voir sur Mubi.

À l’heure même où Nick Cave et Warren Ellis, tandem plus complice que jamais, enflamment les scènes des grands festivals avec un show d’une rare gravité, un nouveau documentaire intime, Ce que je sais être vrai, voit le jour. Huit et après 20 000 jours sur Terre, six après Une fois de plus avec sentiment, Nick Cave s’est tourné une deuxième fois vers son vieil ami néo-zélandais Andrew Dominik (réalisateur de L’Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford et de l’adaptation encore inédite du Blond de Joyce Carol Oates) pour saisir sa vérité profonde. Car tel est le chanteur australien depuis la tragédie qui a bouleversé sa vie et régénéré son parcours artistique : lui qui n’accorde presque plus d’interviews depuis qu’il ne cloisonne plus ses émotions s’exprime désormais sur son propre site d’échange avec ses fans (theredhandfiles.com) ou dans des films qui captent au plus près son cheminement.

C’est long Ceci, je sais que c’est vrai s’inscrire donc dans le prolongement du douloureux et tâtonnant Une fois de plus avec sentiment, qui couvrait, au lendemain de la mort de son fils Arthur, l’enregistrement, dans un état quasi second, de Arbre squelette. Il témoigne de la reconstruction de l’artiste, transformé changé. Et de sa réinvention musicale avec son alter ego officiel, Warren Ellis, ce dernier étant désormais co-crédité sur le disque aux dépens des Bad Seeds, formation semble-t-il vouée au passé. « Warren a rejoint les Bad Seeds dans un rôle subalterne en 1998, avant de supprimer rapidement chacun des autres membres un à un ! » résumez ainsi Cave, de son humour grinçant, la place déterminante que le musicien et arrangeur australien lui aussi a pris, créativement et au-delà, auprès de lui.

Réalisé en 2022, le film suit l'enregistrement des albums Ghosteen et Carnage de Nick Cave & the Bad Seeds.

Réalisé en 2022, le film suit l’enregistrement des albums Ghosteen et Carnage de Nick Cave & the Bad Seeds.

Bad Seed Limited / MUBI

Car le travail instrumental rodé par la paire pour de multiples BO de films est désormais au cœur de la musique de Nick Cave. Fantôme, double album de deuil tout en longues incantations hallucinées d’un père meurtri, constitue le premier volet du film, les titres du disque étant interprétés en studio dans une ambiance solennelle, à laquelle Marianne Faithfull, invitée altérée (sous respiratrice), vient prêter main forte. Cave est tout à l’interprétation de ses cantiques intimes et habités, d’une force indéniable, que l’on redécouvre, car on a peiné, il faut l’avouer, à les réécouter souvent.

Seul moment de « presque » légèreté : dès l’intro, Cave, en blouse d’artisan, confie avoir suivi les conseils du gouvernement britannique, prodigués aux musiciens victimes du Brexit puis de la pandémie, de se reconvertir. Il se serait donc mis à la céramique, proposant une série de figurines de Satan racontant les étapes de la vie du Malin. Celle d’un homme passant de succès en déceptions, de bonheurs en blessures et tourments. Bref, celles de tout un chacun. Et de Nick Cave en particulier, ange noir d’un rock destructeur et impitoyable qui a été rappelé à la cruelle réalité.

Après Fantôme, les deux hommes (accompagnés de musiciens occasionnels ou d’un chœur, comme sur scène actuellement) enchaînent sur Carnage, l’album du retour à la vie, conçu en plein confinement à Los Angeles. Un disque toujours nourri de la nouvelle alchimie et de la dynamique sonique concoctées par Ellis et ses divers instruments (de son violon crissant à ses drôles de claviers), Cave y renouant avec un style plus lyrique et halluciné, un pied dans la vérité d’ un monde ébranlé (le sien, mais aussi une planète à l’heure du Covid et d’un repli généralisé), un autre où il laisse libre cours à son imaginaire débridé, ces visions extrêmes autorisées par l’art et la culture qui aide à la survie.

Entre les chansons, toujours exécutées dans le cadre d’un studio, les deux hommes lâchent quelques confidences. Surtout Cave, toujours ouvert au doute et à l’interrogation. Mais assurant son rôle de conseiller, d’homme qui a souffert et qui sait. Le prêcheur furieux d’antan s’est mué en pasteur, en sage confiant.

Bad Seed Limited / MUBI

« Comment gérer tout ce que nous ne contrôlons pas dans notre vie ? L’important est de réaliser que nous ne contrôlons rien. Mais il nous reste toujours la liberté de réagir aux hasards de l’existence. On peut s’effondrer, être écrasé. Devenir américain. Ou puiser sa force dans les malheurs qui s’abattent sur nous », affirme celui qui prétendait autrefois que la compassion n’avait pas lieu d’être au sein des Bad Seeds. Nick Cave – qui a perdu un second fils, Jethro, cette année – n’est plus le rocker intransigeant d’antan, au regret de certains de ses fans de la première heure. Mais un homme qui a évolué et mûri, s’approche toujours plus de la sagesse et de l’humanité de deux de ses modèles, Johnny Cash et Leonard Cohen, que nombre de ses admirateurs ont suivi, rejoints par un nombre croissant de récents convertis , malgré un sens mélodique de plus en plus austère, quasi liturgique, et une musique éloignée des canons électrisants du rock. Cave propose même, sur la tournée, à ses fans un disque inédit de psaumes ou de « prières » déclamés.

« Autrefois, je me définissais comme un auteur et un musicien, le reste était secondaire. À présent, je suis avant tout un père, un mari… et accessoirement un musicien. »


À voir

r Ce que je sais être vrai, documentaire d’Andrew Dominik (Royaume-Uni, 2022). 106mn. Inédit. Disponible sur Mubi.

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