un ouvrage kaléidoscopique savoureux sur les Fab Four

Cinquante ans après leur dissolution en avril 1970, les Beatles bougent encore. Comme on l’a vu récemment avec le formidable documentaire de Peter Jackson Les Beatles : Revenez, il ya toujours quelque chose de nouveau et passionnant à apprendre à leur sujet. Mais que peut bien encore avoir à dire un livre en 150 chapitres sur les Fab Four ? Bien plus qu’on ne le croit.

L’auteur tire des dizaines de fils, d’anecdotes en reportages, témoignages, incidents, listes et menus faits, pour dresser le portrait impressionniste du groupe et de ses différents membres. Mais il ne s’arrête pas là : car Craig Brown raconte ce faisant toute une époque, toile de fond d’une des épopées majeures du star system.

Un deux trois quatre se présente comme une série de vignettes savoureuses qui dessinent en filigrane, à petites touches incisives, l’esprit des “style années soixantes“. La particularité de cet ouvrage organisé à peu près par ordre chronologique est de traiter sur un pied d’égalité les micro-incidents et les événements majeurs, d’accorder autant d’importance à des lettres intimes de fans qu’à la une Ce faisant, l’évolution accélérée de la société des années 60, que les Fab Four ont, accompagnée ici aux yeux.

L’auteur explore avec un humour pince-sans-rire tous les interstices de l’histoire, la grande comme la petite, et livre un travail de fourmi, sans pour autant viser l’exhaustivité. Ses récits, qui tiennent généralement sur moins de trois pages, composent un kaléidoscope prospèressant, où l’on croise autant de célébrités que d’anonymes.

Une mèche de cheveux, supposément d'un des quatre membres des Beatles, vendue aux fans dans les années 60. La photo montre Paul McCartney sur le fauteuil du coiffeur, entouré de ses complices John, Ringo et George.  (ARCHIVES VIDE / ARCHIVES HULTON / GETTY)

Dylan a initié les Beatles à la fumette dès leur première rencontre, mais c’est leur dentiste John Riley qui a fait prendre à John et George du LSD pour la première fois, à leur insu, glissé dans le café à la fin d’un le dîner. Le boxeur Mohamed Ali les traite de”petites mauviettes” et Elvis, à l’issue d’une rencontre lunaire avec les Fab Four, s’est montré particulièrement choqué par l’état de leur dentition.

Jusqu’où allait l’hystérie des fans ? Jusqu’à grimper sur les ailes et ramper vers les hublots de l’avion qui les amenait à Houston alors que les moteurs tournaient encore ! Au point qu’en 1966, Paul a voulu tester l’anonymat, en France. Affublé d’une fausse moustache, de fausses lunettes et d’un long pardessus, il s’était même fait refuser l’entrée d’une boîte de nuit à Bordeaux. L’expérience fut brève, puisqu’il revint peu après sans déguisement et fut accueilli “à bras ouverts”.

Les Beatles n’ont laissé personne indifférent. Les politiciens anglo-saxons leur ont tous fait du rentre-dedans et de la lèche à des fins électorales, même bien après leur rupture survenue en 1970. La première ministre Margaret Thatcher, cherchant à obtenir un second mandat en 1987, s’était mélangé les pinceaux, déclarant à un magazine de musique aux 3,3 millions de lecteurs qu’elle adorait leur chanson Telstar… un titre des Tornados, que les Beatles n’ont jamais chanté.

La couverture du livre de Craig Brown

Dans la première maison acquise par John Lennon, un manoir de style Tudor dans le Surrey, la cuisine était équipée de quantité de gadgets de pointe, que John était incapable de faire fonctionner. Son épouse Cynthia avait tout de même réussi à maîtriser l’appareil à gaufres. Le couple a donc mangé des gaufres pendant un moment… Comment ne pas penser au film visionnaire Mon Oncle (1958) de Jacques Tati ?

On apprend également qu’en 1966, les Beatles ont acheté pour 90 000 livres un groupe d’îles grecques en mer Egée, pour “créer leur propre petit royaume“, alors que la junte militaire au pouvoir en Grèce interdisait alors la musique rock, les cheveux longs et menaçait de la prison à vie toute infraction à la législation sur les stupéfiants. Les îles ont été revendues un an plus tard.

Particulièrement poignant est le parcours de leur précieux manager Brian Epstein, disparu prématurément, raconté de façon antéchronologique à la fin de l’ouvrage. Cet homme qui avait découvert ces “voyous à la guitare“dans le club”humide et puant” de The Cavern à Liverpool, leur avait intimé l’ordre de ne pas boire, ni fumer, ni mâcher de chewing-gums sur scène et surtout de ne pas jurer. “Nous étions dans un rêve éveillé jusqu’à ce qu’il arrive“, dit John Lennon. “Nous avons arrêté de mâcher des petits pains au fromage et des beignets à la confiture sur scène“.

Cet ouvrage n’a qu’un défaut : il ne comporte aucun index et les chapitres sont numérotés mais pas titrés. De sorte qu’on ne sait jamais sur quel genre d’histoire on va tomber. Mais on se laisse harponner chaque fois sur une, deux ou plus rarement six ou huit pages. Parce que Craig Brown a l’art de nous intriguer avec ses récits bien troussés traversés d’une ironie très anglaise, bien souvent hilarants.

L’auteur a par exemple visité plusieurs lieux de pèlerinage des Beatles, dont leurs premières demeures, où “les pélerins sont soumis à des règles plus strictes que celles de la chapelle Sixtine“, écrit-il. Ainsi, dans ces sanctuaires pop, “une armoire à pharmacie pourrie” dénichée dans une braderie “est admirée pour son authenticité et le lino est soumise à un examen digne d’un bas-relief de Donatello.” Voilà que Craig Brown déborde sur le présent, et en dit aussi longtemps sur l’aura phénoménale des Beatles que sur notre époque fétichiste gouvernée par les faux-semblants. Irrésistible.

“One, Two, Three, Four : The Beatles” par Craig Brown (édition Rock & Folk, 32 €)

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