Une petite histoire des œuvres spoliées du Louvre, de Napoléon à aujourd’hui

Négligence ou complicité ? L’ancien président-directeur du Louvre Jean-Luc Martinez a été mis en examen pour « complicité d’escroquerie en bande organisée et blanchiment par facilitation mensongère de l’origine des biens provenant d’un crime ou d’un délit ». Celui qui a été la tête du musée entre 2013 et 2021 clame son innocence dans l’affaire de trafic d’antiquités sur laquelle enquêtent, depuis 2018, l’Office central de lutte contre le trafic de biens culturels (OCBC) et le juge Jean-Michel Gentil –qui avait mis Nicolas Sarkozy en examen dans l’affaire Woerth-Bettencourt.

Jean-Luc Martinez est plus précisément soupçonné d’avoir autorisé, en 2016, l’acquisition par le Louvre d’Abou Dhabi –objet d’un contrat Liant pour trente ans l’institution muséale et les Émirats arabes unis– d’antiquités égyptiennes volées, pour une somme supérieure à 15 millions d’euros. L’intégrité des intermédiaires de cette transaction avait déjà été mise à mal à la suite de la vente d’un sarcophage pillé au Metropolitan Museum de New York. Incidemment, c’est une photo de Kim Kardashian posant devant l’objet volé qui a prévenu l’ouverture d’une enquête. Enquête qui, finalement, a abouti en 2019 à la restitution du sarcophage à l’Égypte.

Petits accords entre amis ?

L’OCBC doute que Jean-Luc Martinez, ancien directeur du plus grand musée du monde, ait pu se montrer aussi naïf qu’il le prétend. Et pour cause : il ya un an exactement, le Louvre accueillait une exposition d’oeuvres pillées en Libye et au Proche-Orient, pour «Lutter contre le trafic illicite de biens culturels». Des statues funéraires, saisies en France alors qu’elles étaient sur le point d’être exportées illégalement, ainsi que deux bas-reliefs y étaient présentés “fin d’alerter le public sur ces questions de patrimoine en danger».

Très décrié pour sa gestion du musée, Jean-Luc Martinez –qui a postulé sans succès à un troisième mandat– est accusé d’avoir “dégradé l’image du Louvre” par certains de ses collaborateurs ayant témoigné pour Mediapart. En 2021, son nom était lié à une autre affaire : celle de l’achat d’une fresque de Tiepolo contre l’avis du chef du département des peintures du Louvre, qui la jugeait en piteux état et bien trop chère (4,5 millions d’euros).

La transaction en aurait en réalité caché une autre : le vendeur, un marchand d’art italien, aurait en effet joué les mécènes et financé simultanément la publication d’un livre écrit par… Jean-Luc Martinez. Qui plus est, la provenance de la fresque s’avèrerait douteuse, son parcours dans les années 1930-1940 demeurant opaque. Un comble pour le Louvre, qui se fait fort d’offrir une totale transparence sur l’origine des 1.700 tableaux achetés depuis 1933 et qui a restitué quelques œuvres spoliées.

Un conservateur du musée confiait par ailleurs à Mediapart l’obsession de son ancien président pour «le caractère royal du Louvre» qu’il voulait « à tout prix récréer, […] comme s’il s’agissait de gommer l’héritage révolutionnaire et républicain du musée».

Victoires militaires et artistiques

Le Louvre actuel n’aurait peut-être pas existé sans Bonaparte et son Musée Napoléon, les pillages de l’empereur établissant les fondations du musée universel. Mais, à la différence de Jean-Luc Martinez, Napoléon y a vu une perpétuation des idéaux révolutionnaires et la mise en œuvre de la vision des lumières.

En 1796, Napoléon Bonaparte partait en Italie avec pour ordre de ramener des chefs-d’œuvres artistiques destinés à enrichir les collections de l’ancien palais du Louvre, devenu un musée pour tous les citoyens. «Le Directoire exécutif est persuadé que vous regardez la gloire des beaux-arts comme attachée à celle de l’armée que vous commandez. L’Italie leur doit en grande partie ses richesses et sa renommée : mais le temps est arrivé où leur règne doit passer en France pour affirmer et embellir celui de la Liberté », est-il ainsi écrit dans un ordre du Directoiredestiné au jeune général, en 1796.

Napoléon avait bien compris l’enjeu de la prise : au cours de la première campagne de guerre aux Pays-Bas qui venait de s’achever, l’armée révolutionnaire avait saisi plusieurs centaines d’œuvres majeures de la peinture flamande – dont au moins cinquante-cinq toiles de Rubens et dix-huit de Rembrandtainsi que des Van Dyck.

Si ces dernières peintures ont tout bonnement été confisquées à ceux qui les possédaient, les œuvres pillées en Italie ont souvent fait l’objet de contrats signés par leurs propriétaires contraints ou par les États italiens. Quand ils déclenchent la résistance, l’armée punissait les récalcitrants en se servant –saccageant au passage les monuments auxquels les œuvres étaient intégrées. À Venise, les églises ont ainsi été pillées au même titre que les collections privées.

En 1978, le convoi des œuvres d’art volées faisait une entrée triomphale dans Paris, les sculptures de chevaux confisquées à la basilique Saint-Marc, à Venise, juchées sur un char tiré par six chevaux ; elles finiront au sommet du Carrousel du Louvre, et le lion de la basilique perché sur la place des Invalides.

En 1798, le convoi des œuvres d’art volées par Napoléon fait une triomphale entrée dans Paris (gravure de Paul-Gabriel Berthault). | Domaine public via Wikimedia Common

Suivaient la gracieuse Vénus de Médicis(désormais aux Offices, à Florence), les célèbres Apollon du Belvédère, le Discobole et le Laocoon, mais également des animaux exotiques vivants, des manuscrits du Vatican, des objets précieux et des tableaux qui ne pourraient être vus mais qui n’en ont pas moins été acclamés. Le butin «est enfin sur une terre libre», avait alors déclaré le général Bonaparte. On n’avait par ailleurs pas manqué de faire allusion à l’origine des quatre chevaux, ramenés à Venise par les Italiens en 1204 à la suite du sac de Constantinople: « Rome les perdus. Leur sort changea deux fois, il ne changea plus.»

“Symboles éternels du génie
des nations libres»

Pour l’historien de l’art Valter Curzi, interrogé par Altritaliani, «ce qui est important c’est de savoir réfléchir aux raisons qui ont poussé la France à mettre en acte cette opération».

« La France de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle s’apprête à devenir un empire, avec un souffle universaliste qui lui impose de refonder les règles du vivre civil. Le patrimoine lui sera utile, par son caractère identitaire, à raison de son positionnement aux yeux de l’opinion publique française et étrangère »explique l’auteur de l’article, Domenico Biscardi.

Les œuvres spoliées sont ainsi réussies comme « symboles éternels du génie des nations libres ». Au-delà de la valeur esthétique de ces œuvres, poursuit Domenico Biscardi, « L’art classique, grec et italien, offre une vision de l’individu et des valeurs qui doivent idéalement guider ses actes. C’est pour cette même raison que les élites européennes accomplissaient le Grand Tour en traversant pendant plusieurs mois la Grèce et l’Italie : pour s’éduquer et se former aux principes du bon gouvernement.»

Aux yeux de Bonaparte, cette récupération était donc parfaitement justifiée, précise Valter Curzi à France 24: « En tant que nation libre qui s’était libérée de la tyrannie de la monarchie, la France estimait qu’elle pouvait s’emparer de ces chefs d’œuvre de l’Antiquité et de la Renaissance qui étaient aussi le fruit de régimes libres et démocratiques.»

La moitié des œuvres restituées

Le pillage a duré une décennie. En 1810, Dominique Vivant Denonpremier directeur du musée du Louvre (nommé directeur du Musée central des arts en 1802, puis du Musée Napoléon), voyageait en Toscane pour rapporteur de nouveaux chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne, qui complèteront la collection d’œuvres spoliées au cours des campagnes napoléoniennes en Prusse, en Autriche ou sur la péninsule ibérique.

Après la chute de l’Empire et la défaite de Waterlooil a fallu exiger la restitution des œuvres qu’exigeaient les membres de la Septième Coalition. Sur plus de 500 tableaux supprimés à l’Italie, environ 250 ont été retournés –mais ceux qui ont été confisqués aux Pays-Bas ou en Espagne, et qui n’ont pas fait l’objet de contrats, n’ont que rarement été récupérés par leurs propriétaires initiaux.

Au Louvre, les célèbres Noces de Cana, de Paul Véronèse (tableau peint en 1563) sont toujours accrochées au mur. Le tableau occupe une place de choix, face à la Joconde. Longue de presque dix mètres, la toile a dû être coupée en deux lors du voyage. Trop fragile pour faire le trajet retour, elle a été échangée en 1815 contre une œuvre du Français Charles Le Brun –Pascal Torres, auteur des Secrets du Louvre, estime que «Venise y perd au change». Le parcours des œuvres, éparpillées, est parfois difficile à retracer. À partir de 1807, elles partaient souvent enrichir les fonds de musées de province.

L’immense fresque de Paul Véronèse, Les Noces de Cana, a dû être coupé en deux pour voyager de l’Italie vers la France. | Domaine public via Wikimedia Commons

Un modèle de restitution ?

Vivien Richard, directeur du service d’histoire du Louvre, souligne, auprès du New York Timesau-delà de la polémique, le rôle fondateur de Napoléon dans la constitution du musée et la naissance de la muséographie moderne : «Il a réellement fondé le musée du Louvre tel qu’on l’entend aujourd’hui par la richesse et la variété des collections présentées.» «C’était une démarche d’enrichissement des collections et de vocation d’encyclopédie, qui s’est poursuivie.»

La création du Louvre, puis la restitution des œuvres, ont entraîné la création de nombreux musées européens, dans les capitales comme en province. Toujours interrogée par le New York Times, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy, co-autrice d’un rapport sur la restitution du patrimoine culturel africaincommandée par Emmanuel Macron en 2018, estime que le «démantèlement du Louvre sert de modèle aux restitutions culturelles qui suivent». Le pillage de l’Afrique par les forces coloniales françaises s’est, lui étendu, sur une période bien plus longue, rendant l’indemnité d’une restitution encore plus complexe.

« Économie de prédation »

Les certificats trafiqués des œuvres achetées par le Louvre, qui ont entraîné la chute de Jean-Luc Martinez, ne sont finalement que la pointe du sommet de l’iceberg que représente ce marché illégal. Professeur d’archéologie de l’Orient à l’université de Poitiers, Vincent Michel, interrogé par l’Agence France-Pressedénonce un trafic colossal « né des fouilles clandestines et aggravé par la paupérisation, qui croît depuis les printemps arabes de 2011 ». Les objets sont dérobés en Syrie, en Égypte ou en Irak, sur des sites archéologiques tels que des nécropoles, «véritables supermarchés à ciel ouvert».

Le blanchiment des objets dérobés s’opère, ensuite, «en mélangeant les informations fausses et vraies, inventant des pedigrees, fabriquant de faux documents d’exportation ou factures d’achat» qui rend leur origine douteuse «presque indétectable», précise le spécialiste. L’expert déplore cette «économie de prédation» qu’il considère comme un dommage “irréversible”: car, sorti de son contexte et de son cadre original, assure-t-il, l’objet «perd toute valeur scientifique».

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